Cinquante nuances de désespérance

Les douleurs qui accompagnent le remplacement de l'ancien par le nouveau, l'irrésistible ascension du nouveau riche qui se moque de la tradition : la dernière pièce de Tchekhov regorge de symboles de la déchéance. Dans la version de la compagnie Stan aussi, les cerisiers séculaires sont irrévocablement abattus. Le jardin devient un lotissement, il est remplacé par des maisons de vacances qui vont rapporter beaucoup d'argent. Pendant qu'a lieu la vente aux enchères, Raniévskaïa, la propriétaire terrienne qui a dilapidé la fortune familiale à Paris, organise une dernière fête.
Pour Stan, cette Cerisaie est en quelque sorte le prolongement des Estivants (2010), un spectacle dont la distribution était, elle aussi, déjà nombreuse. De tout jeunes acteurs partagent le plateau avec les comédiens confirmés. Mais à part cela, les parallèles abondent. La structure lâche, l'atmosphère d'ennui frivole, la désinvolture avec laquelle les personnages abordent en passant les grandes questions de la vie : on retrouve tout cela dans cette pièce.

La mécanique est remarquablement bien huilée. Même les mouvements des troupes, au moment où les acteurs effectuent de grands changements de décor avant chaque nouvel acte, sont stylés. L'exubérance et le chaos sont utilisés avec parcimonie. Le ton qui domine est tempéré et en mineur. Faire les fous dans des rôles doubles est également limité. Seuls Bert Haelvoet et Stijn Van Opstal changent de temps en temps de veste – et du même coup de personnage.
D'habitude, la farce et le tragique se fondent  l'un dans l'autre chez Stan. Mais cette fois-ci, le grossissement grotesque et la caricature mordante restent discrets. Ce qui domine, c'est l'indulgence. La situation désespérée est modelée avec amour, mais en teintes douces. Visages graves, conversations méditatives : dans cette Cerisaie, la folie est très loin. Nous devons nous contenter d'esquisses. Comme la drôle de démarche qu'adopte Van Opstal pour interpréter Firs, le valet âgé. Ou la manière obsessive dont Raniévskaïa (Jolente De Keersmaeker) étreint ses amis et les membres de sa famille à son retour.
De kersentuin est un spectacle plein d'esprit ; nous avons vu du théâtre enlevé. Mais le plus beau, c'est quand tout s'arrête. Alors on regarde, fasciné, avec quelle beauté l'immobilisme est porté en scène. L'attentisme de cette génération figée s'éternise, en attendant qu'il se passe peut-être quelque chose. Mais prendre l'initiative ? Que non.

Geert Van der Speeten, De Standaard, le 20 mai 2015

Frans