« Accomplissons davantage que manger, boire et faire l'amour »

LES FEMMES : JOLENTE DE KEERSMAEKER ET SARA DE ROO

Jolente De Keersmaeker pousse un cri de joie. Frank Vercruyssen vient de lui offrir une affiche, de la nostalgie au format A3 : c'est une annonce de Brigitje , l'une de leurs toutes premières pièces. Sara De Roo reste calme : « Un spectacle de 1991 ». Voici une histoire de femmes, de souvenirs et d'un regard sur l'avenir.

Est-ce que STAN pourrait fonctionner en tant que collectif féminin ?
De Keersmaeker : ( lance un regard en coin à De Roo ) STAN à deux femmes ?
De Roo : ( rit ) Ça ferait de sacrées étincelles.
De Keersmaeker : D'ailleurs, Les Estivants de Gorki est une pièce de femmes. Elle contient de beaux rôles féminins, même si elle joue sur les idées reçues : les femmes y sont plus masculines et les hommes plus féminins. Nous mettons des bâtons dans les roues, pendant que les hommes persistent à discourir sur le monde idéal.
De Roo : Ça correspond plus ou moins à ce que nous sommes, non ?

Avez-vous des points faibles en scène ?
De Roo ( pince-sans-rire ) : Non ( rit ).
De Keersmaeker : Il nous arrive de nous dire que nous faisons toujours la même chose.
De Roo : Je ne suis pas de cet avis. J'ai à chaque fois le sentiment de faire autre chose. Mais ceux qui viennent nous voir reconnaissent effectivement un certain style.
De Keersmaeker : Nous n'avons pas de système pour créer un spectacle, même pas individuellement. Chaque fois que nous nous asseyons autour de la table avec d'autres personnes, il faut rechercher ce qui fascine les autres et découvrir les plus grands dénominateurs communs.

Qu'en est-il des contrariétés ?
De Keersmaeker : ( roule des yeux ) Ah, si vous saviez !
De Roo : Se disputer, c'est bien. Ça nettoie. Tout ce qui pourrit à l'intérieur doit sortir.
De Keersmaeker : On voit souvent, dans un collectif, que les frustrations ne sont pas exprimées, et après quelque temps tout le monde se met à suivre sa propre voie. Si nous avons appris quelque chose ces cinq dernières années, c'est bien qu'il faut tâcher de ne pas en arriver là.
De Roo : C'est aussi une question d'acceptation. On ne peut pas exclure les différences, on ne peut pas vouloir que tout le monde soit identique à soi-même. C'est dur, car ça implique de se regarder en face et de comprendre qu'on est bien ce qu'on est et qui on est, et rien d'autre.

Une telle autocritique serait parfaitement à sa place dans certains pamphlets électoraux, non ?
De Keersmaeker : Eh bien, nous ne sommes ni des sociologues ni des politicologues. À travers nos spectacles, nous réagissons à ce que nous observons autour de nous. C'est aussi le cas pour Les Estivants : c'est une histoire dont nous sentons que nous devons la raconter maintenant.
De Roo : Gorki avait les deux pieds sur terre : sorti de la misère la plus noire, il avait activement vécu les prémices du communisme en Russie. L'action des Estivants se déroule dix ans avant la révolution, et on sent que la situation devient intenable : tout stagne et la soif d'agir grandit. La pièce est une espèce de tableau vivant où on ne fait que parler. Mais on parle des grandes questions de la vie.
De Keersmaeker : À un certain moment dans la pièce, je dis : « Nous sommes coupés du monde, nous ne parvenons pas à accomplir quoi que ce soit d'utile. » Ça rejoint la peur que je ressens aujourd'hui en tant que démocrate : l'ordre social évolue à côté de l'ordre économique. Il suffit de penser au gouffre qui se creuse entre les pauvres et les riches, aux privatisations qui ont déplacé le pouvoir du citoyen vers les multinationales et à notre peur du socialisme, malgré l'insatisfaction grandissante sous le capitalisme.
De Roo : Ce qui m'angoisse, moi, c'est que nous sommes dans un système d'où il est impossible de sortir. Prenez la réponse d'Alexander De Croo à la question sur l'impôt sur la fortune, au cours du grand débat électoral : « Il ne faut pas imposer les riches, car sinon nous perdrons nos investisseurs, ce qui risque d'affaiblir encore davantage l'économie. » Il semblerait qu'on soit pris dans une spirale que nous sommes bien obligés d'entretenir.

Donc au fond, pas grand-chose n'a changé ?
De Roo : Rien n'a changé, dans le sens où nous vivons toujours dans un monde en mutation. Les politiciens qui pensent à l'avenir doivent prendre en compte ce monde changeant pour en arriver à une nouvelle structure de l'État. Car peu importe qu'il s'agisse de BHV ou d'Opel, nous sentons que cette incertitude devient intenable.
De Keersmaeker : Pour moi, dans un tel contexte, il me semble important de voter pour un parti qui défend des idées sociales et vertes. L'affaire BHV ne me laisse pas indifférente, puisque j'ai grandi dans une commune périphérique de Bruxelles ( Wemmel, NDLR ). Mais une telle question n'est tout de même pas suffisamment importante pour devenir l'obstacle sur lequel bute la Belgique ?

Quels sont les principes des Estivants que vous souhaitez exprimer vous-mêmes ?
De Roo : Nous devons relever notre existence pour en faire une nécessité sociale. Je pense qu'il est incroyablement important de le dire en ce moment précis. Nous vivons beaucoup trop repliés sur nous-mêmes. Et pourtant, l'alternative est simple ; prenez, par exemple, les fêtes de quartier subventionnées à Anvers. Il s'agit de rechercher l'interaction sociale.
De Keersmaeker : Cet isolement est encouragé : tout le monde parle de ce qu'ils ont vu à la télé.
De Roo : Je sais que ça semble romantique et passablement niais, mais nous faisons du théâtre à cause de sa dimension sociale. Ceux qui sont venus au théâtre ont vu la pièce. Les autres ne l'ont pas vue.
De Keersmaeker : Sentir le même souffle, c'est autre chose que de s'asseoir tout seul devant la télé.

« Les Estivants » – on dirait un refuge pour rêveurs.
De Keersmaeker : Les « estivants » de la pièce apprécient la nature, la convivialité et la poésie. Bref, tout ce qui est beau dans la vie. Certains personnages préféreraient donc qu'on continue à ignorer tout ce fatras malodorant : « Mangeons, buvons et faisons l'amour ». Mais d'autres soulignent notre responsabilité sociale.
De Roo : Les estivants sont des touristes dans leur propre existence, à la recherche des plus beaux petits coins.
De Keersmaeker : Actuellement, il semblerait qu'on soit un peu trop doués à ce niveau-là.
De Roo : Attention, il faut aussi profiter. Et je ne suis pas une sainte : moi aussi, je vis dans ce monde, moi aussi, je regarde la télévision. Mais si nous lançons un débat, il nous concerne certainement aussi.

Que faites-vous pour vous en sortir ?
De Roo : Du théâtre ! C'est ma planche de salut. D'un autre côté, Jolente et moi, nous avons toutes deux des enfants, et il est parfois pénible de ressentir justement de leur part une certaine résistance aux valeurs que nous voulons transmettre.
De Keersmaeker : Le poids des habitudes est important dans tout cela. Mes enfants n'ont pas le droit de regarder la télé en semaine. Et parfois, ils nous demandent même d'éteindre la radio : « On pourrait juste avoir du silence, de temps en temps ? »
De Roo : Ça reste un exercice d'équilibriste entre défendre ses principes et satisfaire des envies.
De Keersmaeker : On ne peut pas rester indéfiniment juchés sur les barricades ; à un certain moment, on est fatigués, tout simplement.
De Roo : J'en sais plus qu'il y a vingt ans – c'est vrai pour tout le monde, en vieillissant. Et ça a des inconvénients : on considère les problèmes sous différents angles, ce qui rend les prises de positions radicales plus difficiles.
De Keersmaeker : ( hésite ) Parfois, on y parvient.

Par exemple ?
De Roo : ( regarde De Keersmaeker avec un grand sourire ) Je suis très curieuse d'entendre ce que tu vas dire.
De Keersmaeker : ( d'un ton assuré ) La publicité !
De Roo : Son sujet de prédilection. Mais elle n'a pas tort.
(Frank Vercruyssen nous rejoint)
Vercruyssen : De quoi parlez-vous ?
De Keersmaeker : De la publicité.
Vercruyssen : Ah, merde, la publicité !

De Standaard, Sarah Vankersschaever, le 12 juin 2010

Frans