« Nous devenons indolents »

LES HOMMES : DAMIAAN DE SCHRIJVER ET FRANK VERCRUYSSEN


Même par une après-midi inondée de soleil dans l'atelier des STAN à Anvers, on ressent la fièvre électorale au lendemain du premier grand débat télévisé. Damiaan De Schrijver y a consacré la soirée du dimanche. « Ce conseil des sages n'a pas proféré une seule parole sensée. »

Est-ce que STAN pourrait fonctionner comme un collectif masculin ?
Damiaan De Schrijver : J'ai vécu de bonnes expériences avec des projets uniquement masculins. L'énergie est différente. Mais elle est incomplète, ça ne colle pas tout à fait. Vous savez, j'ai fréquenté une école de garçons et j'ai un frère. Grâce à Sara et Jolente, et bien sûr aussi grâce à ma compagne, mon image de la femme a – heureusement – évolué.

Que signifie vieillir, en tant que comédien ?

De Schrijver : Il faut continuer à se persuader que faire du théâtre est une activité pertinente, pouvant remplir la vie. Je rencontre des tas de gens qui n'y connaissent rien au théâtre, et il faut les convaincre tout le temps que nous ne sommes pas des abrutis croulant sous les subventions. Si on ne se montre pas à la télévision, on n'existe pas réellement. Ce n'est que quand les gens me voient à la télé qu'ils croient que je travaille.

Cette image changeante du théâtre n'influence donc pas vos choix ?
Frank Vercruyssen : Non. Les concepts comme la durée, le contenu, la parole, le livre peuvent sembler désuets, mais ils n'ont rien perdu de leur pertinence. Avoir avec quelqu'un une longue conversation qui ait un vrai contenu – cela se perd de plus en plus.
Les « bons mots » ont pris une telle importance. Avant, on pouvait dire ce qu'on pensait, ensuite il fallait l'énoncer à toute vitesse, et maintenant, même la pensée doit aller très vite. Les politiciens pensent par formules qui font mouche. Alors moi, je dis que le monde déraperait moins si on écoutait un peu plus souvent les Tchekhov et les Gorki. Si on ne prête plus attention à ce qui préserve la santé de la société, telles que le contenu, le verbe, les « sages » de ce monde, on se fourvoie.

Mais bon nombre de gens considèrent les artistes comme une élite détachée de tout, exactement comme dans Les Estivants .
Vercruyssen : Oui, vous avez lu les réactions à la lettre adressée par Josse De Pauw à la ministre Schauvliege ? L'une d'elles disait : puisque vous vous produisez uniquement pour vos amis et les membres de votre famille, pourquoi faudrait-il vous accorder des subventions ? Qu'est-ce que c'est que cette dérive biscornue ? Le théâtre est peut-être un secteur de petite envergure, mais De Pauw joue réellement pour bien plus de monde que cela.
On peut respecter de tels points de vue très rigoureux, mais ils ne se manifestent jamais dans l'analyse détaillée des prestations de Gennez ou De Wever [ des politiciens flamands – NDLR ] dans De slimste mens [ un quiz télévisé – NDLR ]. C'est un attrape-nigaud !

Gorki a écrit : « Le mépris de l'homme tel qu'il est, et le respect de ce qu'il aurait pu être ». Qu'en pensez-vous ?
De Schrijver : Je l'applique tout de suite à moi-même : si j'avais malgré tout terminé mes études de droit, j'accomplirais peut-être des choses plus pertinentes pour la société. Nous travaillons de façon nettement plus indirecte. Nous misons sur d'autres possibilités que ceux qui sont au cœur même de la vie et en parlent sans détours, et qui réalisent des trucs concrets. Mais je suis persuadé que la puissance des mots peut inciter les gens à agir effectivement. Nous devons les inspirer.

Dans les bavardages léthargiques de l'élite russe dépeinte par Gorki, on pourrait aussi lire la faillite de la gauche.
Vercruyssen : Je ne suis pas d'accord. Gorki dépeignait justement l'avènement de la gauche, peu de temps avant la révolution en Russie. Bien sûr, aujourd'hui on peut considérer avec une certaine condescendance les discours progressistes de la doctoresse Maria Lvovna : « Mouais, ça n'a pas abouti à grand-chose ! ». Mais la pièce a été écrite pour tourner en ridicule l'inertie de la bourgeoisie.
De Schrijver : Et nous n'en faisons pas partie, de cette bourgeoisie ?
Vercruyssen : Oui, évidemment. Notre existence en tant que Belge est presque par définition bourgeoise, à moins d'appartenir à la couche sociale qui n'a vraiment pas eu de chance.
Se distancier de la bourgeoisie serait arrogant. Mais d'un point de vue politique, je n'en fais pas partie – voilà la contradiction. Et c'est précisément de ce conflit dans la tête que traitent plusieurs de nos spectacles. Dont celui-ci.

Quel est le rapport entre ces Estivants et les élections ?
De Schrijver : La pièce parle de l'apathie dans la réflexion. Dans nos jeunes années, nous étions peut-être plus radicaux, nous aussi, et plus politiquement engagés. À présent, nous sommes prisonniers de l'attention exagérée que nous portons à la nourriture et à la boisson.
Je suis un bon vivant, mais même pour moi, l'importance accordée au design et aux aspects formels devient excessive. Il faut qu'on nous serve quatre sortes de mousse sur une assiette rectangulaire, sinon on n'a pas eu une entrée digne de ce nom. La nourriture « glamour » ! Qu'y a-t-il à redire à un bon pigeon aux petits pois ? L'apparence de la nourriture devient plus importante que les aliments eux-mêmes. C'est symptomatique d'un grand nombre de choses, également en politique.

Cette évolution, l'importance accrue des apparences, vous aigrit-elle ?
De Schrijver : Elle me met en colère ! Parce que tout cela est aussi de ma faute, à moi. Oui, nous nous sommes tous embourgeoisés et nous devenons indolents.
Vercruyssen : C'est l'une des facettes de la pièce, mais il ne faut pas non plus se rabaisser. En tant qu'individu, j'ai effectivement une opinion sur les façons de s'y prendre autrement : faire passer le bien-être des gens avant la prospérité, les soins de santé et l'éducation avant le grand capital. Le monde devient de plus en plus thatchérien, reaganien.
De Schrijver : Je crois bien plus à une remise en question de soi-même. Prenez l'un de ces débats électoraux. On s'attendrait à ce que les politiciens viennent y présenter leurs excuses pour leur mauvaise gestion de l'État. Mais aucun parti, et surtout pas le CD&V, bat sa coulpe. Et pourtant, avouer ses erreurs peut faire des miracles : cela vous rend plus humains, cela vous permet de rebondir.
Vercruyssen : Oui, c'est un outil miraculeux que n'emploie aucun politicien, que ce soit dans ce pays ou ailleurs. Alors qu'un peuple peut se montrer extrêmement reconnaissant après tels aveux.

Le vieillissement produit-il aussi un STAN différent, vingt ans après ?
Vercruyssen : En se voyant soi-même tous les jours, on ne se sent pas vieillir, et on n'a pas non plus l'impression que les choses changent.
De Schrijver : Moi, je le sens. J'approche de l'âge auquel mon père est mort. Puisque, tout comme Frank, je n'ai pas d'enfants, j'ai vieilli autrement que Sara et Jolente. Leur responsabilité pour leurs enfants les rend adultes d'une autre manière – mais elles sont plus jeunes, en même temps. De toute façon, les femmes sont toujours plus adultes, même quand elles sont jeunes.

De Standaard, Wouter Hillaert, le 12 juin 2010

Frans