tg STAN propose une lecture primesautière d'une pièce estivale à l'ambiance automnale

Les Estivants de Maxime Gorki se lit comme un catalogue d'épitaphes mélancoliques. tg STAN s'en sert pour célébrer la vie.

L'image scénique des Estivants fait penser au pont d'un voilier mal ficelé. Un fouillis de cordages pend de deux ou trois vergues, mais une voile s'est effondrée et une autre n'a jamais été hissée. La vie souffle et volette à travers tout cela, sans que rien ne se mette en mouvement. La barque de l'existence a fait naufrage. Les occupants se sont affalés sur leurs sièges. Ils se lamentent, colportent des ragots, s'amourachent et restent solitaires sous les étoiles d'un firmament muet. Leurs rêves sont inaccessibles.

L'œuvre dramatique de Gorki date de 1904, l'année de la mort d'Anton Tchekhov. Gorki vouait une admiration sans bornes à ce dernier ; l'on pourrait même voir Les Estivants comme une suite à sa Cerisaie . Les membres de la haute bourgeoisie que dépeint Gorki fuient leur existence quotidienne en se réfugiant dans les résidences d'été construites après la coupe claire dans la cerisaie chez Tchekhov.

Mais le style de Gorki est moins subtil. Sa pièce ressemble à un shaker où sont secoués une foule de personnages, des aphorismes et des péripéties pimentées, sans toutefois produire un mélange homogène. À mi-chemin, la pièce perd sa saveur à cause d'une succession trop diluée de petits dialogues d'une grande banalité. Mais vers la fin, des vérités plus dures à avaler sont servies. Car voilà que se révèle la conscience politique de Gorki ; il laisse deux des femmes, Varja et Maria, s'insurger contre la vacuité bourgeoise et plaider pour un rapprochement avec la classe ouvrière.

Décanter le cocktail n'est pas une sinécure. STAN a choisi un cadre que la poétesse Kaleria (Minke Kruyver) décrit à un certain moment en ces termes : « Le soleil se lève et se couche, mais dans nos cœurs l'obscurité continue à régner. » La première scène est jouée dans le noir, la dernière se termine de la même façon. Une autre journée a passé et rien n'a changé, comme d'habitude. STAN nous offre un regard incomparable sur le miroir cosmique que Gorki fait contraster à merveille avec le tableau terrestre qu'il peint.

Mais à l'intérieur de ce vaste cadre, les neuf interprètes de STAN orchestrent les allées et venues de l'existence insignifiante comme les vagues d'une mer folâtre. Pendant l'éphémère partie centrale des Estivants , ils entrent dans la salle et en ressortent, traînant des éléments de décor, vous criant dans le dos. L'indolence fait place à une légèreté tourbillonnante. Et au moment où ce trafic incessant commence à saturer, une certaine apathie s'abat sur le plateau, ouvrant la voie à une série de déclarations d'amour infructueuses. Ainsi STAN oppose un sens magistral du rythme et du ton à toute dérive qui pourrait menacer chez Gorki.

Bien entendu, on continue à se demander à quoi tout cela peut bien mener. Une fois de plus, STAN semble se servir d'un drame bourgeois pour se moquer du monde arrivé au bout de l'impasse. Et pourtant, quelque chose insuffle à ces Estivants un engagement bien plus prononcé que, par exemple, Of/niet ou les adaptations de Thomas Bernhard par STAN. Dans chaque contact entre deux personnages, le déraillement de la communication est activement recherché. Nous observons ici les difficultés changeantes des individus, et non le destin immuable de l'humanité. C'est ce qui empêche le spectacle de verser dans la décadence.

Ce n'est pas un hasard si des lampions multicolores s'allument lorsque Bassov (Damiaan De Schrijver) s'exclame : « La misanthropie est un luxe superflu ». Cela en dit long sur l'atmosphère dans laquelle baignent ces Estivants. Même si la vie est effroyable, tout l'art consiste à garder le moral. STAN vous incite à ressortir en fredonnant pour respirer une soirée d'été riche en possibilités.

De Standaard, Wouter Hillaert, le 21 juin 2010

Frans