« Qu'est-ce que l'art ? » Noordkaap [groupe de rock flamand – NDT] l'a chanté et des bibliothèques entières ont été remplies d'ouvrages sur la question. L'auteure française à succès Yasmina Reza a écrit à ce sujet en 1994 la pièce « Art », que la troupe Olympique Dramatique a déjà présentée chez nous sous le titre de Drie Kleuren Wit [trad. Trois Couleurs Blanc]. À présent, elle est reprise par Frank Vercruyssen de STAN et Kuno Bakker et Gillis Biesheuvel de la compagnie néerlandaise Dood Paard.

Au début du spectacle, le plateau est vide. Tous les éléments de décor sont déchargés d'une charrette, puis mis en place. L'un de ces éléments est un grand tableau blanc de 1,60 mètre sur 1,20 mètre, qui va devenir le point d'achoppement dans ce spectacle. En effet, le collectionneur au courant des dernières tendances (Kuno Bakker) vient d'acheter cette « œuvre d'art » pour le montant astronomique de 60 000 euros, ce que ne comprend pas vraiment son ami (Frank Vercruyssen), qui n'apprécie pas spécialement tout ce modernisme. Il pense que l'expression « merde blanche » est une description plus appropriée. Le troisième ami (Gillis Biesheuvel) n'y comprend rien, lui non plus, mais par ignorance et afin de ne décevoir personne, il hoche la tête d'un air approbateur.

La pièce fait penser à la comédie A Brief History of Hell avec laquelle la compagnie Abattoir Fermé a fait fureur ces dernières années. Ce spectacle vise également le monde de l'art actuel et ses excès. Les personnages de Kunst se gaussent des expressions creuses telles que « déconstruction » et de la façon dont « du vent » est vendu beaucoup trop cher quand un artiste est soi-disant « tendance ». Mais le texte de Reza tourne surtout autour de l'implosion de l'amitié entre les trois hommes. Dans une autre pièce, Le Dieu du carnage, dont Roman Polanski a tiré un film réussi et qui a été portée en scène par Jan Eelen, L'auteure proposait aussi une analyse impeccable des opinions réciproques et passées sous silence de deux couples. Dans Kunst, le problème se manifeste parce qu'à chaque fois, deux hommes parlent du troisième au lieu de lui demander son avis. Les discussions sur l'art glissent rapidement vers de violents désaccords sur le restaurant où ils vont dîner et sur le mariage proche de l'un des personnages. Ce sont donc des problèmes « de luxe ».

Toutes les facettes du spectacle sont au point. Yasmina Reza a livré un texte brillant, un feu d'artifice verbal regorgeant de petites phrases spirituelles. Les trois acteurs sont parfaitement dans leur élément et jonglent avec les codes théâtraux. Le public lâche des salves de rires successives, poussant encore davantage les acteurs vers le haut. Bref, Kunst est du grand art.

Filip Tielens, Cutting Edge

 

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