« Soixante mille balles ! » Voilà le prix du tableau que Serge s'est acheté par caprice. Il est entièrement blanc. Mais il vibre, selon Serge. Et il n'est pas blanc du tout ! Son ami Marc commence par se moquer ouvertement de lui, puis il entre dans une violente colère face à un tel vain snobisme. L'ami Yvan hésite, comme d'habitude. Tout le monde a le droit d'acheter un tableau coûteux, non, même s'il est entièrement blanc ?

« Art », une comédie de Yasmina Reza datant de 1994, démontre que les goûts et les couleurs se discutent bien – et c'est le moins que l'on puisse dire. Car les reproches volent bas. L'un serait devenu trop cynique, l'autre trop sérieux, tandis que le troisième est une chiffe molle. Le tableau se révèle comme la soupape d'une grosse bouilloire remplie de frustrations et incertitudes réprimées. Reza porte ces tensions subtilement à ébullition.

Stan et Dood Paard créent une situation inflammable. Le plateau sur lequel arrivent Frank Vercruyssen, Kuno Bakker et Gillis Biesheuvel avec leur décor entier rangé dans une charrette, est aussi vierge que le tableau de Serge. On voit les acteurs se couler lentement dans leur personnage.

La démarcation entre le théâtre et la performance est ténue. Leur jeu s'accorde, lui aussi, à la philosophie du tableau. Il commence par représenter ce qu'il est, et évoque seulement ensuite ce qu'il peut signifier. Les scènes composent une série de « blancs ». L'atmosphère dans la salle détermine les moments apparemment spontanés – tout comme les lumières changeantes insufflent vie à la peinture du tableau. La matière réelle et les nuances subtiles teintent le spectacle.

Voilà depuis des années déjà la philosophie de – surtout – STAN, tandis que sur le plateau, Dood Paard souligne parfois davantage sa vision sceptique du monde. Mais ici, les deux collectifs se présentent sous un jour plus dépouillé et plus franc. Kunst est aussi captivant que distrayant.

L'art que maîtrisent les acteurs ne consiste pas seulement à se mettre en colère d'une manière crédible. Il s'agit aussi de camper des types simples sans devenir des caricatures.

Prenons l'exemple de Biesheuvel. Sa façon d'arriver en retard et de sortir une histoire pitoyable sur des altercations banales avec sa mère et sa fiancée est formidable. Pour finir, il voit son immense drame insignifiant s'écraser contre le mur de railleries qu'y opposent ses copains. Visiblement, le grand dadais est le pauvre type de service. L'amitié, c'est accepter ensemble que quelqu'un reste pareil à lui-même tout au long de sa vie, tout en changeant jusqu'à devenir méconnaissable.

Pour exprimer les nuances de ces rapports entre individus, Stan et Dood Paard ont trouvé une forme adéquate, dynamisée par trois pinceaux agiles prenant un plaisir manifeste en scène. Le résultat est un spectacle qui, malgré sa méchanceté diabolique, conserve sa légèreté. Mais qui mérite tout de même d'être encadré.

Wouter Hillaert, De Standaard, 22 octobre 2014

 

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