Pas de textes appris par cœur, pas de répétitions, apparemment personne qui dirige : juste quatre étudiants rebelles assis autour d'une table, parlant abondamment, fumant et lisant des textes. Cela semble un point de départ peu crédible pour l'une des compagnies de théâtre les plus appréciées en Belgique. Mais c'est bien la ligne de conduite adoptée à ses débuts, il y a 20 ans, par tg STAN, un collectif théâtral installé à Anvers. Aujourd'hui, après 60 productions et un calendrier de tournées internationales archicomplet pour plusieurs années, Frank Vercruyssen, l'un des quatre membres fondateurs, affirme que les principes du travail restent inchangés.

Frank Vercruyssen, Damiaan De Schrijver, Jolente De Keersmaeker et Waas Gramser, les quatre premiers membres du collectif, se sont rencontrés lors de leur formation d'acteur à l'Académie d'Anvers dans les années 1980. Ils y ont rapidement compris qu'ils ne correspondaient pas au profil prescrit par l'école : « Interpréter tout simplement nos rôles tel que le voulait un metteur un scène, peu importe qui il était, ne nous intéressait pas », se rappelle Vercruyssen. « Nous voulions avoir notre mot à dire sur tout, intervenir dans toutes les facettes de la création d'un spectacle. Quand nous avons compris que ce ne serait pas possible à l'école, nous avons commencé à nous ennuyer et à rouspéter. » Leur révolte et leur résistance aux méthodes traditionnelles enseignées à l'école de théâtre leur ont valu le redoublement d'une année avant d'obtenir le diplôme. De plus, les professeurs excédés ont décidé de les laisser se débrouiller seuls. « C'est alors que nous avons réellement trouvé ce que nous cherchions », dit Vercruyssen. « Nous avons décidé de créer notre propre spectacle sous la houlette de Josse De Pauw, un électron libre dans le monde du théâtre flamand. Nous avons réuni un assortiment biscornu de textes qui nous parlaient réellement, et nous avons soudain ressenti une immense explosion de liberté. »

STAN est l'acronyme de Stop Talking About Names (« arrêtez de parler de noms »), et la compagnie continue de se présenter comme une troupe orientée vers l'acteur, sans aucun dogmatisme. Leur charisme sur scène prouve amplement que l'attitude rebelle pendant les études a préservé leurs talents d'acteur innés, sans toutefois les empêcher de perfectionner leur technique et leur excellent sens du rythme. Une autre particularité de la compagnie est sa prédilection pour une vaste gamme d'auteurs, surtout classiques, dont ils traitent les œuvres avec une irrévérence caractéristique. STAN ne répète pas au sens traditionnel du terme. Ses membres ne coulent pas leurs spectacles dans un format déterminé, simple à reproduire soir après soir. De leurs conversations autour de la table, sur ce qui fait fonctionner les personnages, ils passent directement sur scène. Ils traduisent eux-mêmes les grands classiques en un néerlandais sans fioritures, savourant les expressions populaires et l'argot de leur langue, laissant de côté les versions néerlandaises officielles, plus élégantes. Quand ils jouent en anglais, ils ne tentent pas d'imiter l'accent de la BBC, et ils n'impriment aucune affectation française à leur Molière. En revanche, il se peut qu'un souffleur soit assis ouvertement sur scène, pour les corriger quand ils font des erreurs désopilantes dans le texte ou en oublient des passages entiers.

L'humour contribue beaucoup à l'attrait des spectacles pour un large public (je garde un souvenir ému des larmes de rire versées en voyant leur Ernest [L'Importance d'être Constant ]), mais ce n'est pas le critère principal lors du choix des textes. Quasiment tous les spectacles de STAN comportent une dimension de critique sociale, des commentaires politiques et une expérimentation avec d'autres éléments artistiques que le théâtre et les textes. Le noyau artistique actuel (Sara De Roo a rejoint la compagnie en 1992 et Gramser l'a quittée en 1994) collabore régulièrement avec d'autres artistes et compagnies qui partagent leurs convictions. STAN a ainsi fait appel à plusieurs reprises à la danse contemporaine. Jolente De Keersmaeker est la sœur d'Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphe et directrice/fondatrice de la compagnie de danse Rosas, et leurs deux compagnies ont créé ensemble deux spectacles longs, Quartett de Heiner Muller et In Real Time ; cette dernière production comprenait également des apports musicaux d'Aka Moon, un ensemble belge de jazz d'avant-garde.

Vercruyssen est peut-être la voix la plus explicitement politique de STAN. Il a créé deux solos multimédias sur le rôle de l'Occident dans les deux guerres du Golfe, ainsi que, en collaboration avec l'acteur Malumba Anderson, un spectacle inspiré des lettres de George Jackson, sympathisant des Black Panthers abattu dans une prison californienne en 1971. « Ces spectacles n'étaient pas spécialement dirigés contre l'Amérique », précise Vercruyssen. « Je me suis plutôt servi de l'appareil militaire américain et du “Crime Bill” signé par Clinton en 1994, qui a eu un immense effet sur les libertés civiles, en tant que métaphores de la façon dont nous – et je parle de nous tous en Occident, aussi en Grande-Bretagne et en Belgique – traitons le monde. »Vercruyssen s'est récemment embarqué dans ce qu'il avoue être l'une de ses entreprises les plus hasardeuses à ce jour. Dans le tangible , il réunit sur scène trois jeunes danseuses – une Canadienne, une Norvégienne et une Italienne – et deux comédiens – une Syrienne et un Palestinien, et il a demandé à deux artistes de Ramallah de créer le matériel visuel. Lorsque je lui ai parlé à Anvers, un mois avant la création, la grande table dans la salle de répétition avait été poussée sur le côté pour que les danseuses aient la place nécessaire. À part cela, les préceptes collectifs de STAN étaient restés identiques : on parle, on lit des textes et chaque participant au projet peut apporter une même contribution au processus de création.

La source d'inspiration principale du spectacle est le Croissant fertile, la région en forme de croissant de lune recouvrant à une époque l'Orient, la Mésopotamie et l'Égypte ancienne, également appelée « Berceau de la Civilisation ». La région correspond grosso modo au Moyen-Orient actuel.

« Pendant mes voyages dans les années 1980, je suis tombé amoureux de la région », dit  Vercruyssen. « Bien entendu, je me suis penché sur sa réalité politique et j'ai profondément conscience des interventions des pays occidentaux dans la territoire au fil des siècles. Mais nous n'avons pas l'intention de réaliser un documentaire ; les films tels que Death in Gaza , Checkpoint ou 33 Days existent et on ne saurait faire mieux. Le spectacle ne parlera pas explicitement du conflit israélo-palestinien et de ses conséquences. Nous voulons exploiter nos points de vue différents et nos réalités personnelles distinctes pour évoquer un sentiment de perte plus général, poétique ou abstrait. »

The Bulletin, Oonagh Duckworth, avril 2010

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