ANATHEMA

S'attaquer au terrorisme sur scène n'est pas une mince affaire. Comment peut-on même commencer à explorer ses causes, ses impulsions et ses dilemmes sans adopter un ton soit documentaire, soit platement moralisateur ? Eh bien, il y a pire idée que de considérer la peur et la violence depuis la perspective du vermisseau ; elles sont vues de l'intérieur dans cette troublante nouvelle pièce de José Luis Peixoto, romancier portugais renommé.

Il ne faut pas s'étonner si cette pièce était une commande d'écriture de tg STAN, la compagnie de théâtre expérimental belge qui effectue une résidence de deux mois au Festival d’Automne à Paris. Son théâtre sans fioritures fait fi de metteurs en scène et de répétitions pour privilégier une intense analyse textuelle. Les comédiens – Jolente De Keersmaeker et Tiago Rodrigues – ont travaillé pendant un an avec Peixoto. Tout le spectacle porte d'ailleurs la marque d'un « travail en cours ».

Le plus paradoxal, c'est qu'une œuvre inspirée d'atrocités (perpétrées en Tchétchénie, à Beslan) puisse respirer une telle intimité, paraisse presque ordinaire. L'approche – évocatrice – de Peixoto consiste à tourner autour du sujet en bouleversant nos idées préconçues. Les acteurs partent du cœur de leur propre drame, avec une référence peu subtile à Roméo et Juliette, deux autres amants entravés par la haine inculquée et transmise de génération en génération. Petit à petit, ils établissent le contact avec le public, se manifestant comme des preneurs d'otages dans un jeu astucieux de renversement d'identités, jonglant avec le contraste entre leurs émotions privées et leur engagement dans la cause. Ils parlent sur le ton de la conversation, en retrait, poétique. L'homme s'accommode mal de son pouvoir sur la vie et la mort, il est fasciné par le silence en tant que métaphore de l'indicible. La femme est profondément outrée par la difficulté à exprimer l'enfer où ils vivent à l'aide de mots simples, elle est épuisée et fataliste.

L'unique éclat intervient quand un bâton s'abat sur la table et écrase une pomme-grenade, mettant à nu un cœur pourri. Ailleurs la violence se limite à des descriptions explicites, proches de l'incantation. Le tout est empreint d'un profond sentiment d'isolement.

À part quelques écarts sentencieux, le spectacle cultive une exquise incertitude. Des émotions sont évoquées, subjuguées, ressuscitées. Les spectateurs ne sont pas seulement des otages, mais aussi des indifférents coupables. Sur des images granuleuses de télévision en circuit fermé, projetées sur la toile de fond, nous apparaissons lors de notre entrée au théâtre ; voilà une autre interaction inquiétante entre l'illusion et la réalité.

The Financial Times, Claire Shine, le 17 novembre 2005

Frans