Une comédie preste et foudroyante comme une souricière

Il fallait bien que ça arrive un jour : voici un nouveau spectacle réussi sur un texte de Thomas Bernhard. Et c'est tout à l'honneur de STAN.

Je n'ai jamais compris d'où Thomas Bernhard tenait sa réputation de grand auteur dramatique. Sa misanthropie me rebutait, je considérais ses piques dirigées contre le fascisme larvé dans la société autrichienne peu pertinentes sur les plateaux flamands. Mais le nouveau spectacle de STAN change tout.

Dans Brandhout. Een irritatie ( Des arbres à abattre. Une irritation ) un artiste (est-ce l'auteur lui-même ?) est invité à une « soirée artistique » organisée par des amis de longue date. Le clou de la soirée doit être l'arrivée d'un comédien célèbre. Dans l'adaptation que STAN propose de ce roman, deux parties se distinguent. Si dans la première, l'auteur a la parole, dans la seconde c'est surtout le comédien qui parle.

La première partie est incontestablement la meilleure. L'auteur ne cesse de ronchonner qu'il n'aurait pas dû accepter l'invitation, qu'il déteste cordialement l'hôte, l'hôtesse et leur coterie d'artistes « arrivés » (qui n'ont strictement rien accompli, à son avis), qu'ils le dégoûtent, qu'ils sont ridicules, et ainsi de suite.

Ces invectives et bougonnements sont typiques de Bernhard ; tournant rapidement au vinaigre, ils deviennent ennuyeux. Mais cette fois-ci, c'est Damiaan De Schrijver qui a la parole. Son implacable sens du rythme, son emphase affable et sa prédilection pour les accents toniques fantaisistes font le plus grand bien au texte.

De plus, De Schrijver est capable d'exprimer la tristesse déchirante qui se cache derrière les grognements. Le texte de Bernhard représente un exemple type de ce qu'on appelle la « projection » : l'auteur projette sur ses anciens amis ses doutes quant à ses propres talents et accomplissements. Oui, il est déprimé, beugle-t-il. « Et il n'est pas heureux ! » Son éclat est lié à un choc émotionnel : peu de temps auparavant, une actrice amie, dont il avait tout sauf oublié l'existence, s'est suicidée.

Dans la seconde partie, De Schrijver propose une parodie réussie du comédien imbu de sa personne. Mais il faut rester vigilant, car vers la fin on s'aperçoit que l'auteur recommence à tirer la couverture à soi. Est-ce réellement le comédien qui s'emporte contre une invitée à la « soirée artistique », ou entendons-nous de nouveau l'auteur, qui s'attaque à soi-même et à ses propres tendances destructrices ?

Brandhout. Een irritatie est une longue tirade sur la désillusion d'un artiste qui n'aspire qu'au contraire de l'art, c'est-à-dire la nature. Mais dans la dernière phrase, la nature et l'arbre majestueux sont eux aussi réduits à l'état de « bois de chauffe ». Et la destruction est complète. Ou l'est-elle vraiment ? De Schrijver renverse la paroi de bois sur le devant de la scène, et voilà qu'apparaît un second décor, une forêt de carton-pâte où l'auteur part se promener en silence. L'univers factice de l'art est-il le seul où l'on puisse vivre ? La fin inattendue invite le spectateur à la réflexion.

Brandhout. Een irritatie est la première production réellement réussie d'un texte de Bernhard depuis au moins cinq ans. C'est une comédie preste et foudroyante comme une souricière, un long monologue qui n'ennuie pas une seconde. C'est tout à l'honneur de De Schrijver, qui donne la meilleure prestation de sa vie, mais aussi de Jolente De Keersmaeker, assise en silence sur scène en tant que souffleuse, qui contribue étonnamment souvent à l'humour du spectacle.

De Standaard, Mark Cloostermans, le 2 février 2009

Frans