Après avoir été malmenés et chassés, bon nombre de gens ne ressentent ni haine ni esprit de vengeance, mais une impression de vide. À travers le tangible , tg STAN tente d'exprimer une expérience palestinienne allant au-delà de ce que rapportent les médias.

La compagnie de théâtre belge tg STAN commence à apprécier la Norvège – c'est-à-dire, je ne sais pas si ses membres nous « apprécient » réellement, mais depuis la création de The Answering Machine , la première pièce de Finn Iunker, à BIT Teatergarasjen en 1994, ils sont revenus à plusieurs reprises. Le plus récemment, ils étaient là l'automne dernier avec leur spectacle of/niet , et deux années auparavant avec The Monkey Trial . Leur nouveau spectacle, qui a été créé la semaine dernière, est une coproduction norvégienne. Sa première mondiale a eu lieu à Bergen, puis la production a été présentée au Black Box Theatre à Oslo.

Tant en Belgique qu'aux Pays-Bas, des compagnies de théâtre indépendantes sont actives depuis les années 1960. tg STAN (en toutes lettres : « toneelspelergezelschap Stop Thinking About Names ») s'inscrit dans cette tradition qui met l'acteur au premier plan ; la compagnie a été créée en 1989 par un groupe d'étudiants en théâtre anversois. Les membres de STAN effectuent un travail en profondeur sur les textes ; il s'agit d'une espèce d'opposition au théâtre de metteur en scène. Ils sont leurs propres metteurs en scène et dramaturges, ils expriment ce que dit le texte et non ce qu'en pense un metteur en scène. Une approche similaire commence également à faire son chemin en Norvège. Les écoles de théâtre norvégiennes sont davantage supposées de former des artistes participant à la création et disposant d'une vaste expérience dans le domaine des arts de la scène, plutôt que des interprètes spécialisés traditionnels. Verk Productions est l'une des compagnies indépendantes ayant adopté une telle méthode de travail.

Expérience palestinienne

« Le point de départ habituel d'un spectacle de STAN est un texte. Pas cette fois-ci. » Cette affirmation, employée pour annoncer le tangible , avait déjà été faite à propos d'une autre production de STAN, l'une de celles qui n'ont pas été présentées en Norvège. Toutefois, le tangible est effectivement un spectacle légèrement différent des autres pièces de STAN. Les paroles ne sont pas déjà là, en attente – il faut encore les exhumer dans une tentative d'exprimer quelque chose. Des comédiens occupent la scène en permanence et après quelque temps, ils se mettent à interpréter un texte. Mais les apports d'autres disciplines artistiques – danse et arts visuels – sont tout aussi importants. Une telle interdisciplinarité n'est pas nouvelle pour tg STAN, même si nous ne l'avons pas vue très souvent lors de leurs visites en Norvège. Pour leurs spectacles, ils font souvent appel à des artistes extérieurs à la compagnie. Cette fois-ci, Frank Vercruyssen est l'unique membre de tg STAN présent sur scène. Il y a aussi une actrice syrienne et un acteur palestinien, deux artistes visuels palestiniens et des danseuses : une Canadienne, une Italienne – et une Norvégienne, Tale Dolven (née en 1981). Elle vit en Belgique, avait déjà collaboré avec tg STAN et fait partie de la compagnie de danse Rosas, dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker, la sœur de Jolente de tg STAN (qui a contribué au spectacle le tangible , mais n'apparaît pas sur scène).

La pièce tente plus précisément d'exprimer une expérience « palestinienne ». Ces derniers temps, le conflit israélo-palestinien est un sujet brûlant dans le monde de l'art norvégien, suite à l'exposition de groupe controversée Stop Making Sense , un panorama de l'art contemporain en Israël. Après la conférence de presse qui avait suscité de nombreuses réactions, plusieurs voix s'étaient élevées en faveur d'un boycott culturel d'Israël. L'exposition est soutenue financièrement par Stiftelsen Morgenstjerne, une institution pro-israélienne, en collaboration avec le Conseil artistique de Norvège. Le boycott a été proposé par Goksøyr & Martens, un duo d'artistes ayant consacré deux spectacles au conflit israélo-palestinien : Gudstjeneste for Gaza ( Messe pour Gaza ) au Kunstnernes Hus, au printemps dernier, et Palestinian Embassy ( Ambassade de Palestine ) à bord d'une montgolfière au-dessus d'Oslo, à l'automne dernier. « Accabler une exposition qui essaie de proposer une autre perspective produit l'effet inverse de ce que l'on tente d'accomplir », a écrit le critique d'art Tommy Olsson dans le quotidien Morgenbladet .

Perspective

À mon avis, établir une perspective est précisément ce que tg STAN tente de faire dans le tangible . L'expérience palestinienne, qu'est-ce que c'est ? Dès la création de l'État d'Israël, les frontières du pays n'ont cessé d'empiéter sur le territoire palestinien. Deux parties figées dans une certaine position – je préfère ne pas utiliser l'expression « au point mort » – recherchent chacune désespérément la reconnaissance du monde extérieur. Mais même si les deux côtés sont victimes d'injustices, il est évident que les arguments de l'un d'eux ont plus de poids. On peut dire que les Palestiniens souffrent de ce que Walter Benjamin a appelé la « pauvreté d'expérience » moderne. Après avoir été malmenés et chassés, bon nombre de gens ne ressentent pas – come le démontre le tangible – de haine ni d'esprit de vengeance, mais une impression de vide. Dans ce spectacle les témoins sont plusieurs auteurs palestiniens et arabes, à travers leurs textes sur la perte et l'exil. Mahmoud Darwish est peut-être le plus connu, ici en Norvège. Des textes du Britannique John Peter Berger ont également été inclus ; c'est à lui que tg STAN a emprunté le titre du spectacle. Il décrit les ruines d'une maison en Palestine : « A part quelques tuyaux et quelques câbles, il ne restait aucun objet reconnaissable. Ce qu’il avait fallu toute une vie à assembler s’était envolé sans laisser de traces et avait perdu son nom. Une amnésie non de l’esprit, mais du tangible. » C'est ce « tangible », qui est au cœur même de l'art, que le spectacle recherche à tâtons. le tangible commence par les premières évolutions délicates des danseuses. Les acteurs les entourent, debout, et les regardent, se tenant près de grands écrans au fond de la salle et sur chaque côté du plateau, où sont projetées des images sombres et obscures. On dirait que les danseuses cherchent quelque chose, un début. Nous entendons juste le bruit de leur respiration et du ventilateur au plafond. Comme si elles découvraient leur propre corps. Elles sont très concentrées et ne font attention à personne d'autre.

Dramaturgie

Dans toutes les parties du spectacle, une dramaturgie – ou courbe – se manifeste clairement. Après un moment, les danseuses se mettent à bouger avec plus de vivacité, puis elles dansent ensemble, font participer l'actrice ; pendant quelques instants, elles se regardent et elles lancent un bref regard au public. Les images projetées sur les grands écrans s'éclaircissent et nous voyons que nous sommes dans un tunnel, avec de la lumière au bout. Puis, nous voilà à l'entrée du tunnel. Nous voyons des bâtiments, des villes. Nous voyons des constructions à moitié achevées et détruites par les bombes. Nous voyons le haut mur qu'Israël est en train d'ériger. Des photos prises à la hâte par la vitre d'une voiture circulant sur la route.

Pendant ce temps-là, Frank Vercruyssen se tient sur le côté du plateau et actionne le projecteur et la sono. Nous entendons des bourdonnements, des grésillements, quelques bip-bip, des signaux. Ici aussi, une recherche – comme le réglage d'une radio. Nous entendons des bribes distordues de paroles et de musique : classique, occidentale, moyen-orientale, du didgeridoo, de la pop, du free jazz – et de nouveau des bourdonnements et des bruits divers. De temps à autre, Vercruyssen prononce rapidement et indistinctement quelques mots en anglais. Un exemple : à un moment, il lève la tête et dit d'un ton indifférent : « In a moment a whole house is destroyed » (« En un instant, une maison entière est détruite »), puis il baisse de nouveau la tête et reprend son activité, concentré.

Entre Stanislavski et Brecht

Les deux acteurs, Eid Aziz and Rojina Rahmoon, interprètent les extraits de texte à la manière de tg STAN, entre Stanislavski et Brecht. Tantôt ils entrent dans l'illusion, tantôt ils attirent l'attention dessus en se tenant à l'extérieur. Par exemple, ils lancent un coup d'œil à l'écran derrière eux où est projetée la traduction en anglais de ce qu'ils disent en arabe. Tout va vite, il est difficile de suivre simultanément ce qui se passe sur scène et à l'écran (surtout si en plus, on essaie de prendre des notes). Je crois que c'est intentionnel : l'expérience que nous tentons de comprendre reste difficile à saisir. Mais nous devons l'endurer ; nous sommes des interprètes intervenant dans une cacophonie plurilingue (l'un des auteurs, l'Américain libanais Etel Adnan, parlait grec et turc quand il était enfant, fréquentait une école française et a commencé à écrire en français, puis il est passé à l'anglais). Comment jouer quand une grande partie des spectateurs ne vous regardent pas, mais ont le regard braqué au-dessus de votre tête ? Vous regardez par-dessus leur tête.

Certains textes traitent de thèmes essentiels en vers et en prose, ils décrivent la vie de tous les jours, parlent de l'amour et de la perte. Nous entendons aussi des histoires sur des boucliers humains, des blindés israéliens et des hélicoptères Apache. Les martyrs palestiniens ne sont pas glorifiés, mais on se montre compréhensifs à leur égard ; les Israéliens ne sont pas démonisés, les habitants individuels d'Israël sont bien loin. L'un des auteurs (les sources ne sont pas citées pendant le spectacle) décrit la vie en Palestine comme des « journées en forme de palindrome », sans fin. Chaque journée est une question : être ou ne pas être ? À un certain moment, les danseuses se font actrices. En anglais, elles tentent de rétablir un rapport au tangible dans la vie quotidienne à travers de menus mouvements : traîner une chaise sur le sol de la cuisine, ouvrir la fenêtre. « Il faut chercher des distractions auprès des arbres, de l'art », disent-elles. Cela me rappelle un vers de Brecht : « Quelle est cette époque, où une conversation sur les arbres est presque un crime, car pendant ce temps-là nous taisons tant d'injustices. »

Liberté artistique

Pour une entrevue parue dans le premier numéro de Norsk Shakespeare- og Teatertidsskrift en 2008, on a demandé à Frank Vercruyssen ce qui pourrait motiver la dissolution de tg STAN. Il a répondu qu'il ne pouvait s'imaginer aucune raison ; c'était l'affaire de chacun des membres. L'unique raison d'arrêter qui lui venait à l'esprit était la perte des subventions (pensait-il à la fin de Discordia, la compagnie de Jan Joris Lamers, en 2001 ?). « Ou », avait-il ajouté, « la guerre, bien entendu. » Vercruyssen sait bien que tout le monde ne dispose pas de la même liberté financière et artistique dont ils bénéficient, lui et ses collègues. À cet égard, le tangible n'est pas seulement une expression d'une perspective palestinienne, mais aussi une tentative de laisser l'art occuper et créer des espaces pour grandir, pour contribuer à lancer un processus fondé sur l'expérience.

Y réussissent-ils ? Sommes-nous proches de l'expérience palestinienne ? Vers la fin, après une heure et demie, les tambours grondent et les haut-parleurs crachent des hurlements d'instruments à vent. Rojina Rahmoon doit presque pousser les paroles dehors pour parler, Eid Aziz est tellement accablé qu'il quitte le plateau. Les images projetées au cours du spectacle nous sont envoyées à toute vitesse à l'envers – et nous revoilà dans le tunnel plongé dans l'obscurité. Les écrans blanchissent, il n'y aucun bruit. Vercruyssen entre calmement en scène et pose par terre un téléphone mobile qui joue une chanson arabe que je ne reconnais pas. « Merci », dit-il poliment. En sortant, on nous remet une enveloppe de papier kraft – elle contient des informations et des textes qui n'ont pas été utilisés pendant le spectacle. C'est surtout en reconnaissant certaines phrases tirées de Wikipedia que je vois mon opinion confirmée : la matière est d'une très grande diversité, elle est fragmentée, et perdre de vue l'essentiel – le tangible – est facile. tg STAN n'est pas en terrain connu – mais ici, personne ne l'est. C'est maladroit, inévitablement, mais cela respire la vitalité et il faut que cela continue.

Scenekunst.no, Erlend Røyset, le 20 avril 2010

Frans