STAN, une exploration radicale dans le tangible

Autour des lettres adressées par Aïda à son amoureux en prison, la compagnie de théâtre belge STAN a construit un spectacle qui est un monument d'amour, de liberté et de poésie. Un spectacle sans metteur en scène, qui a été présenté dans plusieurs villes européennes et viendra peut-être rendre visite à notre région.

« Si Israël décidait de fonder un État sur la Lune, alors seulement nous envisagerions de nous produire à Ramallah. » Ce ne sont pas les paroles d'un Arabe solidaire, mais de Frank Vercruyssen, membre de la compagnie de théâtre belge STAN, avec qui nous avons parlé de sa pièce spectacle la plus récente, le tangible . Le spectacle s'appuie sur un éventail de textes de Mahmoud Darwish, Samih Al-Qasim, Etel Adnan et Mourid Barghouti, qui rencontrent la voix de John Berger à travers son fameux De A à X .

Pendant l'été 2008, Vercruyssen réfléchissait à un spectacle de danse qui serait consacré à la Palestine. Il a lu le livre de Berger, une collection de lettres adressées par une femme à son amoureux en prison ; l'œuvre est dédiée à feu Ghassan Kanafani. Dans De A à X , nous apprenons qu'Aïda envoie des radis et des bouteilles d'huile d'olive à Xavier, le prisonnier. Les lettres nous révèlent son univers, les souvenirs du temps où ils étaient ensemble, la nostalgie qu'éprouve son corps, la vie de tous les jours qui murmure à l'oreille de l'absent. Xavier ne répond pas aux lettres, mais note ses remarques au dos de chaque missive. C'est de cette intrigue qu'est partie la création de la pièce de théâtre.

La compagnie (politiquement) engagée STAN a été fondée en 1989 par quatre acteurs fraîchement diplômés du Conservatoire d'Anvers qui souhaitaient créer leur propre compagnie. Autour d'eux, ces comédiens ne voyaient que de simples expériences en art plastique et un théâtre placé sous la coupe dictatoriale du metteur en scène. Ils ont donc décidé de former une troupe fondée sur l'expérience de l'acteur et de produire des spectacles sans l'intervention d'un metteur en scène. Comme ils n'ont pas pu se mettre d'accord sur le nom de la compagnie, ils l'ont appelée STAN, acronyme de « Stop Thinking About Names » (« Arrêtez de penser à des noms »). Jusqu'à présent, la compagnie a créé plus de 70 spectacles.

En compagnie de trois danseuses, Frank s'est rendu à Damas, Beyrouth, Ramallah et Hébron, afin de préparer le spectacle. Après s'être imprégnés de l'atmosphère de ces lieux, ils sont retournés en Belgique pour y attendre l'arrivée de deux étudiants en théâtre de Damas, le Palestinien Eid Aziz et la Syrienne Rojina Rahmoon, les interprètes des deux rôles principaux.

Le livre de Berger ne désigne aucun lieu par son nom, même si une lettre d'Aïda nous confronte à un incident militaire avec des blindés, de la violence et de la résistance. Le spectacle, non plus, ne nomme pas de lieux. Nous ne pouvons même pas être tout à fait sûrs des endroits que représentent les images projetées sur trois écrans. Pas de postes de contrôle, pas de soldats, pas de mur de séparation, mais des rues, des bâtiments, des tunnels et des colonies, éclatants de lumière au milieu de l'obscurité morose qui les entoure.
Le spectacle a été présenté en Norvège et à Bruxelles en avril dernier, il sera à l'affiche du Théâtre de la Bastille à Paris et dans d'autres villes françaises, et il sera peut-être visible à Beyrouth, à Damas et au Caire.

Dans son travail, tg STAN continue de subordonner l'acteur au texte, de donner la priorité à la parole. L'on pourrait dire qu'il s'agit d'un « jeu d'acteur opposé au jeu », puisque l'acteur se préoccupe de faire ressortir l'énergie du message sous-jacent du texte. L'acteur s'identifie à ce qu'il dit et génère le texte sur scène, comme si celui-ci s'écrivait sous nos yeux et comme si nous avions pénétré dans l'esprit de l'auteur. Le mouvement acquiert ainsi une extrême sobriété.

Le spectacle se déploie devant nous, tel un chantier. Les interprètes sont dispersés sur les côtés du plateau ; l'actrice s'avance de quelques pas pour prononcer une poignée de mots, puis elle se retire sur le côté pour laisser la parole à l'acteur. Les trois danseuses se joignent à eux de temps en temps, avant de danser leur solo au cours d'une scène merveilleuse, au rythme d'un texte d'Etel Adnan. À tout cela s'ajoute de la musique expérimentale, jouée par Vercruyssen sur un ordinateur placé sur une table sur le côté, qu'il quitte pour réciter un texte de Darwish. Ce spectacle se crée à travers l'accumulation et l'addition. Les personnes réunies sur scène ressemblent à un groupe de sculpteurs entourant un bloc de néant. Nous voyons ce néant comme une masse compacte qui nous fixe du regard. Une masse qui contient deux univers, l'un en prison et l'autre en dehors. Une amoureuse parle à l'absent pour rendre sa présence plus intense, et un prisonnier cherche sa voix dans la poésie.

Frank n'hésite pas à affirmer qu'il veut soutenir la cause palestinienne… mais sans le dire ouvertement « parce que le public occidental est prompt au rejet », dit-il. Agité, il se souvient de leur promenade à travers Hébron, lui et ses collègues « suffoqués de fureur et de désespoir ». Il dit qu'il appartient à une « extrême gauche » qui ne préconise pas la pondération, et il n'hésite pas à ironiser sur « la normalisation de merde ». L'objectif théâtral de STAN demeure « la lutte contre les mensonges du monde occidental dans lequel nous vivons ».

Al-Akhbar (journal libanais), Waseem IBRAHEEM, 17 juin 2010

Frans