Un texte puissant, un spectacle sublime

Lucia smelt de tg STAN est probablement la dernière production créée cette saison. Mais elle confirme par la même occasion d'une manière éclatante l'adage anglais « last but not least ». C'est du théâtre comme on en fait bien trop peu ces temps-ci : pur, convaincant, de qualité, limpide et captivant sur toute la ligne.

Il y a environ un an, Oscar van den Boogaard a vu la comédienne de STAN Sara De Roo et un acteur familier de la compagnie, Steven Van Watermeulen, dans Aanvankelijk onder de naam Stella . Il a été tellement impressionné par leur prestation qu'il leur a demandé s'il pouvait écrire un texte à leur intention. Lucia smelt en est le résultat. Comme d'habitude chez STAN, la pièce a été créée sans metteur en scène et sans rapports hiérarchiques. Tout ce qui se voit et s'entend sur scène est le fruit d'un processus collectif. Mais contrairement à l'habitude, la scénographie a été confiée à des personnes étrangères à la compagnie. L'agence B-architecten (qui a également participé à la rénovation du Beursschouwburg à Bruxelles et signé le concept de Mode2001 Landed-Geland à Anvers) a imaginé, en collaboration avec Herman Sorgeloos, un décor attachant. Autour d'un tapis blanc, orné du plan de l'appartement de la protagoniste, deux rangées de bancs ont été placées sur les quatre côtés. Le spectateur, qui se trouve ainsi tout près de l'aire de jeu, entre véritablement dans l'ambiance de la pièce.

Lucia smelt nous présente deux anciens amoureux qui se revoient, après six mois de séparation, dans l'appartement où ils ont vécu ensemble. Si nous entendons des reproches, nous assistons aussi à des moments empreints de tendresse, exprimant le désir toujours présent au sein de l'ancien couple. Il n'est pas clair si le lien entre eux est réel ou s'il n'existe que dans leurs rêves ; quoi qu'il en soit, c'est lui qui propulse l'intrigue. La pièce suggère qu'il est impossible de prendre des décisions en amour et qu'on ne saura jamais pourquoi on a agi de telle ou telle façon dans son passé amoureux. Le public est entraîné dans une exploration captivante du labyrinthe des sentiments contradictoires de ces deux anciens amants, et des circonstances concrètes qui font suite à une séparation. La pièce est très proche de la réalité par les changements d'humeur se succédant rapidement. C'est entre autres grâce à la nature collective du processus de production que les personnages ne sont pas unidimensionnels. Les acteurs se tiennent en scène tels qu'ils sont dans la vie courante, ce qui se manifeste au cours de certaines scènes. De plus, le texte contient des références à l'histoire de tg STAN, le plus explicitement dans le passage consacré à la compagnie « Maatschappij Harmonia », référence à Maatschappij Discordia, la source d'inspiration artistique de tg STAN.

Mais ce n'est pas seulement le texte au titre vulnérable et fragile qui porte ce spectacle au sommet. Le niveau d'un spectacle de théâtre dépend en premier lieu du jeu des interprètes ; ici, il est d'une qualité rare. La pièce mentionnée ci-dessus, d'après Stella de Goethe, avait déjà montré à quel point une collaboration entre Sara et Steven pouvait être fructueuse. Dans Lucia smelt elle l'est encore davantage. Les deux comédiens rayonnent de calme et de naturel, tout en soutenant les diverses missions du théâtre – autocritique, critique de la société, fonction sociale, rôle émancipateur – et en ne négligeant pas pour autant l'aspect purement esthétique.

Par des silences bien sentis et des regards appuyés, ils arrivent à ajouter un niveau de sens supplémentaire aux passages fugaces, ce qui incite le spectateur à écouter plus attentivement les phrases sans grande profondeur apparente. À partir de ses expériences personnelles, l'on est encouragé à y réfléchir plus avant. Comme les comédiens veillent aussi à donner un tour suffisamment léger aux moments plus réfléchis, la production ne semble jamais forcée. Il naît ainsi un sentiment de solidarité entre les spectateurs, encore accentué par leur disposition tout autour de l'aire de jeu.

Le texte et le jeu s'entremêlent ici pour former un tout. Cela n'est pas forcément le cas pour tous les spectacles créés par un collectif. Il faut en effet que les interprètes maîtrisent parfaitement leur jeu. Sans les transitions impeccables d'un état d'esprit à l'autre, Lucia smelt n'aurait pas le même effet. Ce spectacle surpasse aussi la collaboration précédente entre Sara De Roo et Steven Van Watermeulen, parce que les deux comédiens conservent chacun leur spécificité et n'essaient pas de jouer des cartes identiques. Van Watermeulen, qui a récemment reçu le Louis d'Or pour sa prestation dans De Wespenfabriek au ro theater, construit son jeu avec une grande subtilité, tandis que Sara fait preuve d'un tempérament plus impétueux.

De Tijd, Saskia Vereenooghe, le 7 juillet 2001

Frans