Une introspection à deux

un entretien avec Sara De Roo, Sven Grooten, Oscar van den Boogaard et Steven Van Watermeulen

Oscar van den Boogaard, auteur néerlandais installé à Bruxelles, a écrit son premier texte dramatique pour la compagnie anversoise STAN. Lucia smelt a vu le jour en collaboration avec les deux interprètes et les scénographes. Une conversation à quatre voix.

Le printemps dernier déjà, il est apparu que le théâtre intéresse profondément Oscar van den Boogaard. L'auteur néerlandais, qui vit et travaille à Bruxelles depuis plus de dix ans, a participé à une initiative de théâtre expérimental de son compatriote Jan Ritsema, intitulée Verwantschappen , au Kaaitheater bruxellois. Mais même avant, on le rencontrait souvent au théâtre, cet auteur de romans couronnés tels que De heerlijkheid van Julia (1995) et Liefdesdood (1999). Il y venait en simple spectateur, en quête d'une expérience théâtrale exceptionnelle.

Cette expérience, il l'a connue plus tôt que prévu. Il y a un an et demi, il a vu Sara De Roo et Steven Van Watermeulen dans Aanvankelijk onder de naam Stella . Ces deux jeunes trentenaires, qui se sont rencontrés lors de leurs études au conservatoire d'Anvers, ont ensuite suivi chacun sa propre voie au théâtre. Puis ils ont eu envie de retravailler ensemble. STAN, le collectif théâtral anversois dont fait partie Sara De Roo, leur a offert cette possibilité.

Van den Boogaard est allé les trouver après la représentation pour leur proposer d'écrire un texte à leur intention. « Au départ, je voulais écrire un texte sur Sara et Steven en tant que frère et sœur, ou comme amants, ou comme amis. J'ai pensé que d'une certaine façon, ils se ressemblent beaucoup. Dans le spectacle [que j'ai vu], la nature précise de leur relation n'était pas claire. Sara et Steven se sont montrés intéressés par ma proposition ; je me suis alors mis à assembler des éléments de mon travail qui pouvaient nous servir. La première version de la pièce se composait d'un grand nombre de textes et de quelques dialogues, ainsi que de considérations à propos du théâtre. J'avais aussi joint la description de quelques films que j'aimais bien. Nous avons parlé de tout cela, en approfondissant ce qui nous semblait intéressant. C'est ainsi qu'est née la version suivante. »

Les versions ont continué à se succéder au fil d'une collaboration intense et étroite entre l'auteur et les deux comédiens. Ces derniers ont fait d'importantes contributions au texte ; ils l'ont véritablement écrit avec l'auteur. Cela n'a-t-il pas incommodé l'écrivain Van den Boogaard ? « Mais je n'aurais pas voulu que ça se passe autrement », répond-il. « Je ne veux pas écrire un texte dans mon coin, puis le remettre à des gens que je ne connais pas du tout. Grâce à notre méthode, il m'est possible de proposer un premier jet sur lequel j'obtiens des réactions. Le résultat final est un texte que je n'aurais pas pu imaginer tout seul. C'est une expérience formidable, une véritable nouvelle étape dans ma pratique d'auteur. Je suis sorti de mon univers personnel pour atterrir dans un autre monde. De plus, il est passionnant de constater qu'à travers notre collaboration, la réalité et le vécu des acteurs s'infiltrent aussi dans leurs rôles. »

SARA ET STEVEN

Dans Lucia smelt Van den Boogaard donne la parole à un ancien couple. De surcroît, les personnages sont tous les deux comédiens et ils s'appellent respectivement Sara De Roo et Steven Van Watermeulen. La barrière entre la réalité et la fiction en devient extrêmement ténue ; l'impression que dans le texte ou sur scène, ce sont réellement Sara De Roo et Steven Van Watermeulen qui s'expriment, est très forte. « Pourtant, Oscar a détourné avec une telle intelligence plusieurs éléments qui nous concernent, qu'à la fin on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux », remarque Sara De Roo. « Même si le lecteur ou le spectateur peut croire un instant qu'il s'agit de nous, il s'apercevra bien vite qu'en même temps, la pièce ne parle pas du tout de nous. »

Steven Van Watermeulen ajoute qu'il ne faut pas prendre à la lettre toutes les indications dans le texte. « C'est aussi le portrait d'un couple représentant un grand nombre d'hommes et de femmes différents qui vivent une histoire d'amour. » Van den Boogaard acquiesce : « Je veux faire parler deux personnes “en temps réel” et rendre visibles leurs sentiments. À certains moments, l'homme et la femme adoptent un rôle différent l'un par rapport à l'autre. J'y perçois un type de réalisme que je n'ai pas souvent vu sur scène. »

Comme les personnages de ses romans, les deux protagonistes de Lucia smelt n'ont de cesse d'analyser leurs pensées et les sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. On pourrait donc parler d'introspection. Van den Boogaard serait plutôt d'accord : « Autour de moi je vois des gens qui agissent de la sorte ; je me suis donc inspiré d'eux. Nous analysons tous les choses pour y chercher du sens. En même temps, nous sommes terriblement ignorants et naïfs. Mais comme nous sommes aussi continuellement en quête d'amour, nous avons du mal à gérer tout cela. »

Pour les acteurs, exprimer ces nuances psychologiques constitue un défi, même si le but n'est pas de transformer Lucia smelt en psychodrame. Steven Van Watermeulen : « Le texte d'Oscar n'est pas tel qu'il invite l'acteur à y rajouter un niveau conceptuel supplémentaire. En fait, il faut rester très proche du texte, tout en le transposant pour la scène. Dans cette phase du processus de travail, nous nous demandons dans quelle mesure nous exprimons les émotions telles qu'elles figurent dans le texte ou si nous conservons une certaine distance. En réalité, les émotions présentes dans le texte d'Oscar sont des archétypes – ces personnages pourraient représenter différents hommes, différentes femmes, différentes vies. »

Par conséquent, il serait presque possible de jouer le texte en le citant, dit Sara De Roo : « Mais il est impossible de négliger la psychologie des deux personnages ; cette combinaison est passionnante. Car bizarrement, il s'agit bien d'un seul homme et d'une seule femme. » « J'y vois une conversation bien réelle de 90 minutes, telle que je me l'imagine entre deux personnes », ajoute Van den Boogaard. « Ce n'est pas un montage, mais c'est une alternance de différentes expériences et de moments d'humeur. »

À PROPOS DU THÉÂTRE

Puisque la pièce parle de deux comédiens, des commentaires sur le théâtre ont également trouvé leur place dans le texte. « Au moment d'écrire un texte dramatique, on s'occupe de théâtre ; on peut donc y intégrer ses idées sur le théâtre. Voilà pourquoi Lucia smelt est une pièce à propos de ce qu'est et de ce que peut être le théâtre. » De Roo renchérit : « Toutes les pièces classiques contiennent des références au théâtre. On affirme que c'est typique du travail de STAN, mais nous ne l'avons pas inventé. »

Est-ce qu'Oscar van den Boogaard a intégré ce sujet dans son texte parce qu'il allait travailler avec STAN ? « Non. J'ai grandi avec ce que faisait Maatschappij Discordia [les parrains artistiques de STAN – NDLR], par exemple. Travailler avec Sara et Steven est intéressant parce qu'ils ont chacun effectué un parcours très personnel. Pour le dire d'une manière assez superficielle, Steven se situe peut-être dans une autre tradition théâtrale que Sara. Mais en définitive, ce n'est pas vraiment important. Ce qui est plus essentiel à mes yeux, c'est leur attitude envers le monde. »

Steven Van Watermeulen a opté, après sa formation, pour la grande salle et les grandes machineries théâtrales. Au sein de la compagnie Het Zuidelijk Toneel à Eindhoven, sous la direction d'Ivo Van Hove, il s'est fait connaître comme l'un des acteurs les plus talentueux de sa génération. Depuis la saison présente, il se produit au ro theater à Rotterdam. Van Watermeulen : « Entre-temps, le jeune chien fou qui jouait des coudes pour se faire valoir envers et contre tout, s'est calmé. » De Roo a connu une expérience semblable chez STAN : « Au début, la troupe était très occupée à chercher sa propre voie. Cela a été une période très importante pour nous, mais la situation est différente à présent. » Ces dernières années, STAN a ouvert la porte à des collaborations avec des compagnies très diverses telles que Rosas ou De Koe, ou encore les collègues néerlandais de Dood Paard.

Pour la scénographie de Lucia smelt , STAN s'est adressé à l'agence d'architectes anversoise B-architecten. Ne se contenant pas de concevoir des bâtiments, l'agence est très active dans le secteur culturel, notamment en dirigeant la rénovation du Beursschouwburg à Bruxelles, qui bat son plein. L'idée des toiles jaune fluo recouvrant plusieurs bâtiments anversois lors de la manifestation de mode Landed-Geland, était également de leur cru. Mais Sven Grooten de B-architecten ne veut pas encore en dire trop, pour ne pas gâcher le plaisir : « Dans notre concept, nous voulons réduire littéralement au minimum la distance entre les acteurs et le public. Nous voulons créer l'impression que le spectateur écoute subrepticement la conversation des deux acteurs. D'ailleurs, la pièce se déroule dans un salon, qui est décrit plusieurs fois dans le texte. Nous souhaitons conserver cette ambiance dans notre concept. »

Knack, Paul Verduyckt, le 13 juin 2001

Frans