Le chef-d'oeuvre Onomatopée : du théâtre incomparable

Le dadaïsme est de retour ! La tragédie classique est de retour ! La gaze noire du quatrième mur est de retour ! Le miel « bon-pour-la-flore-intestinale » s’appelle « yaourt » et le sucre extrait de la canne, de la betterave ou du raisin peut alimenter, des heures durant, un dialogue époustouflant. Le spectacle Onomatopée , interprété par cinq comédiens, opérant dans des compagnies différentes mais toutes aussi enfants terribles, ne peut être glorifié qu’à coups de points d’exclamation.

On a rarement vu de mélange aussi détonant au théâtre : poésie, poème sonore, onomatopée, sophismes, syllogismes, badineries, satire, Paul Van Ostayen, Thomas Bernhard, dramaturgie, monologue raté et un inénarrable choix de mots sibyllins… le tout baigné d’une merveilleuse mélancolie.

Les cinq comédiens s’appellent Matthias de Koning (Discordia), Damiaan De Schrijver (tg STAN), Peter Van den Eede (de KOE), Willem de Wolf (anciennement Kas & De Wolf) et Gillis Biesheuvel (Dood Paard). Les acteurs se présentent comme des maîtres d’hôtel, qui parlent d’abord une demi-heure durant de sucre, de miel bon-pour-la-flore-intestinale, de thé à la menthe… Ensuite, un élan empaillé, un sanglier naturalisé et même la tête furibonde de Damiaan De Schrijver en personne crèvent littéralement le décor : le mur en papier du fond.

C’est de la langue qu’il en retourne. Et de malentendus. Un petit détail significatif nous le fait bien sentir : Damiaan De Schrijver passe un chiffon humide sur un petit tableau abstrait, et sous la peinture apparaît une nature morte, morne et brunâtre. Ce geste exprime à lui seul l’intention de la pièce : les Pays-Bas regorgent de théâtre « auquel on peut s’attendre »… mais l’incompréhensible, la complexité et l’absurde y font cruellement défaut.

Une carence qu’ Onomatopée comble en beauté. Les trois premiers actes de ce chef-d’œuvre traitent de langage et de malentendus. Après le changement qui a lieu avant le troisième acte, et jusqu’à la fin du spectacle, c’est la couleur et la signification du langage qui nous occupent. Ceci, entre autres, par des associations inattendues de sons : chaque fois que tombe le mot « moet » (« il faut », en néerlandais), Damiaan De Schrijver enchaîne allègrement sur… le champagne Moët Chandon. Willem de Wolf est inégalable en auditeur patient et compatissant, qui répète les discours enragés de Gillis Biesheuvel… jusqu’à les faire basculer dans leur contraire. Matthias de Koning nous apprend que le sucre « a un petit côté doux ». Et Peter Van den Eede, s’emparant d’une foreuse électrique, s’attaque avec une agressivité qui n’a d’égale que son burlesque, au mur de papier qui fait office de fond, pour y rependre le fameux petit tableau.

Les disputes de ces messieurs les maîtres d’hôtel ne font pas long feu. Ils servent de l’eau et de la bière, nettoient les verres à l’essuie-glace, font de la scène un capharnaüm indescriptible. Les limites de la folie douce sont largement dépassées, et c’est précisément ce que le spectacle requiert. Car enfin, il s’agit de théâtre et de la manière dont l’anarchie débridée incite le spectateur à porter un autre regard sur le poussiéreux théâtre à l’italienne. Et d’illustrer brillamment Le paradoxe du comédien , le célèbre ouvrage de Diderot, dont les citations émaillent régulièrement le jeu. Après tout ce fascinant remue-ménage débordant de perles d’absurdité, Damiaan De Schrijver, un grand homme chauve à la barbe broussailleuse, soupire : « Et voilà, les gars, il n’en faut pas plus, enfin. »

NRC Handelsblad, Kester Freriks, le 15 septembre 2007

Frans