À contrefil, à rebours et hors-jeu

un entretien avec Gillis Biesheuvel et Matthias de Koning

L’année passée, une semaine durant, Onomatopée a fasciné tout Amsterdam. Le Théâtre Frascati a affiché complet tous les soirs. À partir du mercredi 12 septembre, le spectacle se donne à la Haarlemse Toneelschuur et partira ensuite en tournée à travers les Pays-Bas et la Belgique. Onomatopée , une création inclassable et à rebours de l’esprit du temps, est le fruit d’une collaboration des compagnies flamandes et néerlandaises tg STAN, de Koe, Dood Paard, discordia et Willem de Wolf.

Le mouvement spontané a disparu
De la sphère néolibérale, que la société
Est (bon gré mal gré) devenue à l’heure actuelle

S’agit-il d’une déclaration politique ou d’un constat quelque peu résigné ? Comme si, « bon gré mal gré », ce n’était pas de notre faute que le monde a changé aussi radicalement. Le texte est inscrit sur une banderole suspendue au-dessus du décor d’ Onomatopée . « Cette phrase n’a pas de sens, pourtant elle est vraie ; elle est pertinente et absurde en même temps. », dit Matthias de Koning, l’un des cinq créateurs, qui nous indique d’emblée comment lire le texte. Gillis Biesheuvel raconte ce qui a inspiré le texte : « L’idée de cette banderole d’agit-prop a vu le jour à Ostende, où nous étions réunis pour travailler au spectacle. C’était le jour de la fête du Travail, il pleuvinait ; sous nos fenêtres est passée une fanfare. Boum, boum, boum, des drapeaux et une voiture de pompiers. C’était tristounet et archaïque, mais nous nous disions aussi : bon, la fête du Travail a quand même bien le droit d’être fêtée ! Mais pas pour les patrons. C’était comme ça, pour nous, aussi catégorique. Mais c’est devenu impossible dans notre monde capitaliste, ultrarapide. Ils défilaient comme des âmes en peine. »

Affirmer, prendre position, attendre, ajourner, se détourner ou prendre à rebours. Cinq comédiens, cinq garçons de café, cinq individus évoluent dans un carrousel de sons et d’images, servent à manger, se font passer pour d’humbles serviteurs, imitent des cris d’animaux, perdent le fil d’un texte en apparence banal. Tout cela se déroule dans Onomatopée , où rien n’est ce qu’il semble être.

Onomatopée est le produit de cinq esprits libres, qui suivent chacun leurs propres fascinations. Dans le passé, ils sont montés ensemble sur les planches en diverses constellations. Damiaan De Schrijver (tg STAN) et Matthias de Koning (discordia) ont interprété Deschrijver Dekoning , des textes de Karl Valentin ; De Schrijver a joué dans My dinner with André aux côtés de Peter Van den Eede (de Koe) ; De Koning, De Schrijver et Van den Eede ont créé ensemble du serment de l'écrivain du roi et de diderot ; De Koning s’est associé à Gillis Biesheuvel (Dood Paard) dans antwort & frage ; et avec Willem de Wolf (autrefois Kas&De Wolf) dans Gehen d’après Thomas Bernhard.

Croquis fantasque

Ces spectacles naissent tous à contrefil. Chacun y travaille parallèlement aux spectacles de sa propre compagnie, en partant de l’idée que si le résultat plaît, la pièce sera jouée. Onomatopée a été créée la saison passée, mais c’est à présent qu’a lieu la première et qu’elle part en tournée.

Les cinq créateurs/acteurs chérissent leur liberté. Ils prescrivent eux-mêmes leurs conditions de travail. À rebours de l’esprit du temps, ils refusent de se conformer à la tendance actuelle de tout expliquer à l’avance de long en large, pour convaincre le spectateur potentiel d’acheter un billet pour un spectacle, un film ou une exposition.

L’affiche et le prospectus du spectacle sont des professions de foi en soi, et sont aussi à contrefil que leur façon de collaborer. Pas d’explications préalables, mais un croquis fantasque de la main de Matthias de Koning qui retrace l’itinéraire du travail collectif et du spectacle qui en a découlé.

Matthias : Parfois, on veut faire des choses qui ne sont pas en harmonie avec la ligne de sa propre compagnie, alors il faut se mettre hors-jeu et laisser faire les choses. J’avais du mal à convaincre ma compagnie de monter des pièces de Valentin. Alors, j’ai dit à Damiaan : il faut absolument que tu lises ça. Ainsi est née l’idée du spectacle deschrijverdekoning. Au fond, tous ces liens de collaboration sont nés de cette phrase : « il faut absolument que tu lises ça ». Peut-être était-il évident que nous créerions un jour un spectacle à nous cinq.

Gillis : Nous voyons et suivons nos spectacles et nos parcours respectifs, nous menons une discussion permanente. Nos échanges portent sur les fascinations que nous partageons. Quand je parle avec Matthias, il est souvent question d’actualités et de politique. Ce sont des conversations spécifiques. C’est différent lorsque Matthias et Willem discutent. Ils mènent souvent des conversations littéraires sur l’œuvre de Thomas Bernhard ou de Peter Handke, et parfois ils parlent du communisme. Damiaan et Peter travaillent régulièrement ensemble, et ils parlent de choses très différentes. Lentement, l’idée a germé de créer un spectacle ensemble. Nous en avons discuté pendant plus de quatre ans, jusqu’à ce que Damiaan trouve le Dictionnaire des Onomatopées , l’année passée, à Toulouse, et nous dise : voici peut-être notre prochain sujet. Une onomatopée est une imitation phonétique de sons, comme coucou, clic-clac, vroum-vroum

Matthias : En somme, on pourrait dire qu’il existe une faction belge et une faction hollandaise. Cela s’observe clairement dans le spectacle, sans que cela devienne significatif. La faction néerlandaise part du langage, de la littérature et de la politique ; la faction belge ne veut apporter que des sons et des images. L’apport de Damiaan relève quasi d’une négation dadaïste du langage, alors que Peter parle de l’enfance, vers laquelle on veut retourner. Mais notre fascination partagée demeure le langage. Lorsque nous allions répéter en Belgique, nous débarquions avec des piles de textes. Damiaan et Peter, eux, étaient catégoriques : le moins de texte possible ! Damiaan était partisan de ne rien dire du tout sur scène et ne voulait plus apprendre de texte. Il acceptait tout au plus d’émettre des sons, du genre kikika ou kakaka. Peter voulait concevoir des images et éclairer la scène avec une lumière « à la Rembrandt ». Tout cela a fort évolué et le résultat est très différent de ce que nous avions imaginé.

Recommencer à zéro

Le spectacle s’est construit chemin faisant, c’est-à-dire au cours de la saison. Trois jours à Paris, deux jours à Bruxelles, trois jours à Anvers, quatre jours à Ostende. C’est là qu’est née la trame - un tableau figé, baigné de lumière à la Rembrandt - qui a d’ailleurs été éliminée lors des répétitions à Haarlem. Le texte de Peter Van den Eede, qui avait été rejeté dans une phase précédente, a alors été réintroduit et occupe une grande part du premier volet du diptyque.

Matthias : Ce texte donne l’impression de ne traiter que d’une tasse de thé, d’un peu de sucre et de quelques feuilles de menthe pour le thé. Mais il parle aussi de l’atermoiement, de l’inertie : « Allons, les gars, on s’y met… » mais sans s’y mettre pour autant. Rester assis, attendre un nouveau sujet. À l’origine, Peter a écrit ce texte pour un film et l’a étoffé pour cinq personnes. Ce n’est pas un dialogue, mais un quintette dans lequel nous prenons chacun une position autonome, qui le reste tout au long.

Gillis : Mais sous ce texte se cachent des choses sombres qui ne sont pas dites explicitement : la xénophobie, l’angoisse du système, l’angoisse de se jeter à l’eau, car il faut alors se mettre à nu.

Matthias : Il y a cinq points de vue différents, cinq goûts différents, cinq manières différentes de s’exprimer, qui existent en toute autonomie ; rien ne les fait s’harmoniser. Ce sont cinq individus qui se retrouvent ensemble dans un espace qu’ils ont eux-mêmes créé. Devant le public, et dans une ambiance de bistrot, il y a une table, il y a du thé et de la menthe pour le thé, il y a des portes battantes pour permettre de belles entrées en scène. Ils ont de la musique et des outils avec eux, question d’être sûrs de passer agréablement la soirée. Et tout cela n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour aboutir ailleurs.

Gillis : C’est un spectacle riche, qui donne beaucoup à voir, où rien n’est ce qu’il semble être, où aucune réponse n’est donnée, aucune question posée.

Matthias : C’est comme si l’on donnait la description d’un moment figé. C’est ainsi que nous interagissons, sans porter de jugement moral. Un plaidoyer pour l’illogisme.

Gillis : Le spectacle est également un plaidoyer pour la liberté de l’artiste. Voulons-nous une banderole ? Oui. Voulons-nous donner des explications ? Non. Jouons-nous une conversation entre cinq garçons de café, dont il n’est pas réellement possible de savoir s’il s’agit d’un texte écrit ? Oui. Des sons ? Oui. Cela correspond-il à la première partie ? On n’en sait rien, mais on le fait quand même. Une soirée de poésie ? On est partant. Nous réunissons tout cela, car ce sont nos fascinations. Je crois que le public voit des choses très différentes de ce que nous avions initialement imaginé. Et c’est très bien comme ça.

Matthias : Il ne s’agit pas de grande mise en cause politique. C’est un fait que nous avons tout conçu selon nos propres conditions. Cela indique de ce dont nous voulions parler. Et c’est aussi le plaisir de créer quelque chose tous ensemble.

Gillis : Oui, c’est aussi simple que ça. Le plaisir de cinq hommes qui montent un spectacle ensemble.

Dood Paard, Dirkje Houtman, septembre 2007

Frans