Chroniques de la haine ordinaire

Dérangeant et drôle, dramatique et dérisoire

Tg STAN, collectif de théâtre anversois, n'en est pas à son coup d'essai, qu'il s'agisse de jouer en français (le National coproduit le spectacle, avec également le Festival d'Automne et le Théâtre de la Bastille, à Paris, où Stan jouera dans la foulée, en décembre et janvier) ou de se frotter à l'oeuvre âpre et cinglante du romancier, poète, nouvelliste et dramaturge autrichien (1931-1989). Son Tout est calme/Alles is rustig dans leur version tourne depuis cinq ans à travers l'Europe, et voici que Jolente De Keersmaeker, Sara De Roo et Damiaan De Schrijver livrent un nouveau volet de ce qui pourrait bien devenir une trilogie Bernhard.

C'est d'abord sur Am Ziel (1981) que s'était porté leur choix pour cette nouvelle étape. Au final, n'en reste qu'une phrase, devenue titre du spectacle : « "Sauve qui peut" pas mal comme titre » . La matière, elle, est tirée de cinq "Dramoletten" - ces "Dramuscules" qui, ces dernières saisons, ont par ailleurs fait l'objet de mises en scène de Françoise Bloch et Armand Delcampe.

Des saynètes donc, des dialogues légers en apparence, quotidiens, mondains ou domestiques. Banals, terriblement banals. Des échanges de politesses sous lesquelles grondent l'innommable (ce dîner de notables, président de tribunal, juge... célébrant "L'Acquittement" de leurs crimes contre l'humanité), des ivresses complaisantes ("Glaces"), des considérations convenues et scandalisées sur le voisinage ("Le Mois de Marie"), l'indignation d'une femme d'agent de police ("Qu'est-ce que c'est que cet homme que j'ai épousé qui se laisse tous les jours déchirer son uniforme ? [...] Moi je tirerais dans le tas !" dans "Match")... Il ne faut jamais creuser loin pour qu'affleure le racisme ordinaire, que ressurgisse le passé nazi, que parlent les vils instincts d'hommes et de femmes barricadés dans leurs certitudes, engoncés dans leurs médiocrités, prisonniers de leurs hypocrisies.

Désinvolture et crispation

La plume de Bernhard dénonce sans détour, le jeu des trois acteurs, désinvolte - distancié aussi sans doute par l'usage du français -, quelquefois burlesque dans les intermèdes muets, marie les mâchoires crispées par la haine aux sourires confondants de bien-pensance. L'ensemble, aussi drôle que glaçant, est évidemment taillé pour déranger. Où l'auteur et ses interprètes nous emmènent-ils donc ? Nulle part ailleurs qu'ici et maintenant, au coeur de ces travers qui nous offusquent tant et au milieu desquels, pourtant, nous évoluons chaque jour.

Un lustre élégant surplombe le plateau, rassurant, mais les acteurs enjambent sans cesse une grande bâche tombée des cintres, de sous laquelle ils extirpent des objets, et qui rend leur démarche titubante. Quotidien et chaos simplement, diaboliquement mêlés.

La Libre Belgique, Marie Baudet, le 19 octobre 2007

Frans