Tempête sur les planches

La petite forme cinglante est, semble-t-il, le propre des auteurs à la langue bien pendue. Pensez aux dramaticules de Beckett, aux petites perles de Daniil Harms... Et on la trouve aussi chez Thomas Bernhard, l'Autrichien qui n'a jamais cessé de montrer à ceux qui font une société fascistoïde, à quoi ils ressemblent et ce qu'ils refusent de voir.

STAN a réuni ses piécettes sous le titre "Sauve qui peut" . Et on a le droit de voir dans ce titre un commentaire caustique par rapport à cette Autriche étouffante, que Bernhard n'a pourtant jamais quittée. Il leur a juste interdit de jouer ses pièces pendant 70 ans et cette interdiction a été levée dix ans après sa mort par ses ayants-droits, c'est-à-dire une fondation privée. Bernhard ne voulait surtout pas que l'état autrichien mette la main sur ses œuvres.

Si les Belges aiment Bernhard, c'est peut-être pour le côté surréaliste et pourtant véridique de ses personnages. Depuis presque vingt ans la compagnie tg STAN d'Anvers détourne les œuvres du répertoire , de Wilde à Tchekhov, d'Ibsen à Shakespeare ou Gombrowicz. En 2005 ils sont revenus à Bernhard. Le spectacle qu'on peut voir actuellement au Théâtre de la Bastille n'est donc pas le plus récent de la compagnie.

On y comprend bien que la troupe rajoute à l'œuvre son propre regard sur l'art dramatique, leur grain de folie détachée, ironique et décalée. Et leur malin salut à l'auteur se poursuit sur le plateau où ne restent que des vestiges de l'univers bourgeois que Bernhard s'emploie à disséquer. Ces bourgeois-là ne vivent plus que dans l'illusion de leurs valeurs matérielles.

Entre les différentes petites pièces - qui frôlent le grotesque - les acteurs se changent à vue. Pas sûr que leur nudité temporaire apporte vraiment quelque chose à l'œuvre de Bernhard. Certes, il met à nu les bourgeois, mais ici on ne voit pas de bourgeois sur le plateau. Il n'y a que des acteurs qui jouent des bourgeois. Ce n'est donc pas le personnage, mais l'acteur qui se dénude.

Et il en va ainsi pour tout le spectacle. L'Autrichien n'écrivait pas seulement pour caricaturer la bourgeoisie, mais pour révéler un état d'esprit qui sous-tend la société autrichienne, et plus largement, la société bourgeoise et capitaliste. Pas juste pour se moquer, mais pour réfléchir sur les origines du fascisme et sa continuité dans les têtes.

Quand dans cet univers tg STAN débarquent avec leur propre ironie, il y a au mieux double emploi. Au pire, ils annulent la force du texte et les intentions de Bernhard. Car ici la bourgeoise a implosé, elle est devenu ridicule. Le monde des petits esprits tueurs est tombé en miettes. Ils sont devenus inoffensifs et ont perdu toute capacité à faire frémir.

Aussi, le spectacle nous dit bel et bien le contraire de ce que voulait soulever Thomas Bernhard. Ce qui n'enlève rien à la jolie prestation des trois acteurs et leur belle manière d'agiter le bocal théâtral. Cette manière qui peut frôler l'art du clown, on la connaît et on l'aime, mais elle semble fonctionner mieux en la confrontant à d'autres types de pièces.

Radio Libertaire, Thomas de Hambourg, le 23 décembre 2007

Frans