L'écho d'une grande douleur

Un homme et une femme se retrouvent après plusieurs années. Ils cherchent leurs mots, se répètent sans cesse. Chaque phrase est une tentative malhabile de se rapprocher l'un de l'autre. Chaque parole est un anéantissement en douceur. À leurs côtés, un pianiste déchiquette le silence.

Le pianiste qui est en scène souligne, d'une manière aussi évocatrice que poignante, le grand silence qui pèse sur l'homme et la femme, le poids insurmontable d'un deuil difficilement partagé.

Avec 'voir et voir' , Gerardjan Rijnders a écrit pour les comédiens Sara De Roo et Guy Dermul une partition textuelle extrêmement épurée. En fournissant un minimum d'informations, il compose un enchaînement de répétitions où surgissent de subtils glissements de sens. Le texte du premier personnage est repris par le second, qui le goûte précautionneusement puis l'envoie dans le silence.

Dans tout cela résonne l'écho d'une grande douleur, qui n'est pourtant jamais nommée ni expliquée. Ce texte tourne autour de ce qui ne peut pas être énoncé, mais se révèle uniquement entre les bribes de texte laborieusement formulés. C'est le musicien qui donne une orientation à leur aspiration indicible, casse leur gaucherie et affranchit leurs paroles de leur maladresse.

Dans toute sa simplicité, 'voir et voir' est devenu un très beau spectacle. Sara De Roo et Guy Dermul se tiennent sur un plateau quasiment vide. Ils ont rayé de leur jeu tout geste superflu. Le plateau se teinte de la tension palpable qui vibre entre leurs deux corps.

À travers leur lecture, le texte acquiert une légèreté quasiment insoutenable, à la fois passionnée et distante. Tout exprime la peur de retomber dans le même piège, de créer d'un seul mot un champ de mines entier, de pulvériser d'un seul coup le fragile réconfort qu'a apporté le temps.

En passant par des banalités – le repassage des chemises, le souvenir d'une piscine – ils décrivent de prudents cercles concentriques autour du sujet brûlant. Pour se retrouver finalement, l'espace d'un instant, dans une contre-vérité partagée, dans la consolation qu'apporte la présence fictive de leur enfant perdu.

Le texte sans fioritures de Rijnders, les prestations excellentes des acteurs, la présence expressive du musicien : tout est accordé avec une telle intelligence, une telle limpidité qu'en tant que spectateur, on n'a aucun mal à entrer dans la tête des personnages. Pour y observer ses propres conceptions à travers les leurs.

'voir et voir' est l'un de ces spectacles rares qui vous donnent l'impression d'avoir été créé spécialement à votre intention. Un vrai régal.

De Standaard, Elke Van Campenhout, le 18 décembre 2003

Frans