Un joyau théâtral d'impuissance, tout en subtilité

Le saxo hurle et crachote. Le musicien Eric Morel semble mordre son instrument jusqu'à lui faire produire des sons suffocants. On croit entendre une corne de brume lâchant un cri de temps en temps. Un cri comme l'homme et la femme voudraient en lancer un de temps en temps. Car leur passé est tellement douloureux.

Au moment où ils vont se mettre à parler, ils sont encore dans la pénombre. Ils ne se sont pas encore rencontrés, ils parlent encore tout seuls. A-t-elle eu raison d'arranger cette rencontre ? Repartir est encore possible. Mais ils partagent un même passé. Un passé douloureux.

Hésitants, ils pèsent leurs mots. Chaque phrase brève est suivie d'une constatation distante : ils auraient tout aussi bien pu se taire, mais voilà, ils l'ont dit. Puis, finalement, après de nombreuses tentatives avortées, un dialogue se noue. Mais touchent-ils vraiment l'autre ? Le secret reste entier.

Gerardjan Rijnders aime les secrets. Il veut toujours dire autant que possible en se servant d'un minimum de mots. Ses phrases sont ouvertes, souvent mystérieuses, et elles laissent une grande liberté aux interprètes. Ceux-ci, Sara De Roo (de STAN) et Guy Dermul (de Dito'Dito), s'adjoignent un musicien qui nous souffle ses commentaires pendant les interruptions dans le texte.

'voir et voir' est un spectacle quasiment abstrait. L'action réside uniquement dans le langage et la musique. Un homme et une femme tentent d'établir le contact, mais ils doivent se débattre avec les vieilles habitudes ancrées dans un long passé lointain. La douleur qu'ils partagent se révèle petit à petit ; pour finir, nous pouvons deviner ce qui s'est passé. Ensemble, ils ont connu un deuil insurmontable.

Sans que cela ne soit explicite, voir et voir est dans une certaine mesure la suite de Pick-Up , une pièce où un homme et une femme se bombardaient de mots, englués dans des rapports aussi usés que les sillons d'un disque. Cette fois-ci, le ton est moins fiévreux, plus calme, mais aussi plus morose.

De temps en temps, ils répètent les paroles de l'autre : ils sont toujours liés à ce point-là.

Le musicien complète ce qu'ils disent à l'aide de son saxo qui se lamente. Chaque soir, les comédiens – dont le jeu est d'ailleurs d'une beauté sidérante – sont accompagnés par un musicien différent. Qu'il s'agisse d'un pianiste, d'un violoniste, d'un guitariste ou de ce saxophoniste détermine sans doute dans une large mesure l'ambiance du spectacle. Ensemble, ces interprètes présentent un joyau théâtral tout en subtilité, une expression évocatrice de l'impuissance à vivre une histoire d'amour.

de Volkskrant, Marian Buijs, le 20 janvier 2004

Frans