Parler, c'est se taire

Dans 'voir et voir' , Il et Elle se donnent rendez-vous ; elle veut le revoir et il consent. Voilà les amours impossibles d'aujourd'hui : être incapables de vivre ensemble, mais ne pas pouvoir se passer l'un de l'autre. Ils traînent un deuil partagé qui n'est pas exprimé, mais uniquement suggéré.

Après Pick-up en 1995 et Kanker en 1996, Sara De Roo (tg STAN) et Guy Dermul (Dito'Dito) proposent un nouveau texte de Gerardjan Rijnders. Il se font accompagner en direct par un musicien, différent d'un soir à l'autre. Les quatre musiciens participant au spectacle sont le violoniste Paul De Clerck, le pianiste classique Alain Franco, le saxophoniste de jazz Eric Morel et le guitariste rock John Parish, connu pour ses collaborations avec PJ Harvey et la formation belge Thou. Le musicien fait fonction de troisième interlocuteur, de chœur grec à lui tout seul, exprimant ou commentant les pensées et sentiments des deux personnages. voir et voir commence sur un mode mineur, avec un monologue intérieur de De Roo, suivi d'une variation sur ce monologue par Dermul. Entre les deux, en tant que troisième variante, résonne un intermède de De Clerck. Le cœur grince et le violon fait de même, mais ce concept est trop « traditionnellement moderne » pour pouvoir passionner. De Roo et Dermul sont séparés par une bande de parquet posée par terre. Ce n'est que lorsque l'homme franchit ce « pont » de bois pour entrer dans l'espace psychologique de la femme que jaillissent la tension et l'émotion.

L'homme et la femme ont du mal à dialoguer, justement parce qu'ils s'empoignent comme si leurs mains étaient emmaillotées ; dans tel cas il ne sert à rien de caresser ni de se porter des coups, ils chargent donc l'autre à coups de paroles. Du point de vue du thème et de l'atmosphère, cette pièce rappelle donc La Musica II de Marguerite Duras. À mesure qu'évolue 'voir et voir' , il apparaît de plus en plus clairement que les protagonistes parlent à travers leur mutisme, pendant que leurs paroles recouvrent leur chagrin de silence. « Le langage devient fou de nous », affirme l'homme pour résumer leur incapacité à communiquer. « Est-ce une conversation ou de l'ADN ? » rétorque-t-elle sèchement. La structure hélicoïdale fait référence à l'écriture à la fois ouverte et fermée de Gerardjan Rijnders, truffée de jeux de mots, de phrases laissées en suspens, de regards interrogateurs. « Tu te souviens… ? » Le public, à qui ils refusent l'accès à leur univers, complète leurs paroles de ce qui a été et de ce qui pourrait être. 'voir et voir' dévoile la sémantique des histoires d'amour ratées. Si par moments, le spectacle suffoque dans le vide, il contraint aussi l'imagination des spectateurs à tenter de happer des bouffées d'air.

De Morgen, Liv Laveyne, le 18 décembre 2003

Frans