Des comédiens flamands s'emparent du texte de Denis Diderot, « Paradoxe sur le comédien », pour interroger l'illusion théâtrale. Leur spectacle-performance est une mise en abîme hilarante du personnage de théâtre.

Première remarque : en entrant dans la grande salle du Théâtre de la Bastille qui a enfin reçu un bon coup de rénovation, on entend des éructations, des ronflements et autres éternuements. Deuxième remarque : tous ces borborygmes et soufflements émanent de trois personnages assis au centre de l'espace qui zieutent sournoisement les spectateurs entrant. Troisième remarque : sur chacune des rangées de sièges qui se font front, un papier plié reproduit une succession de planches relevant des « Sciences, des arts libéraux et des arts mécaniques », ici « les machines de théâtre », là les « arts de l'habillement » ou encore l'« architecture théâtre ».

Du théâtre donc, mis en joue par trois comédiens. Ils semblent entravés par une foultitude de tables, de chaises, de coffres immenses, de porte-cannes, alors qu'au-dessus de leur tête pend une sorte de paravent bricolé avec des portes d'où pendent des ficelles.

Si l'on prend la peine de lire dans le programme d'où viennent les trois zigotos, on comprend vite le clin d'œil aux ficelles du jeu théâtral. Ils appartiennent à trois écoles flamandes où, pour résumer, l'acteur est au centre de la création et où l'identification aux personnages est exclue. Résultat, en rebondissant sur le dialogue en prose écrit en 1773 et publié en 1830, de Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien , leur spectacle souffle pendant un peu plus de deux heures un vent de panique hilarante, haletante. Seuls les rares ayatollahs d'un théâtre respectueux de la « vérité », de l'« identification » des comédiens aux personnages, pourront trouver le jeu exaspérant.

Le massacre des illusions.

Ils s'appellent Peter Van den Eede (nom qui signifie en flamand « du serment ») Damiaan De Schrijver (« l'écrivain » en flamand une fois encore) et Matthias de Koning (« le roi » évidemment). En accolant les trois noms, cela donne en français la première partie du titre de leur pièce, « du serment de l'écrivain du roi », auquel ils ont ajouté « et de diderot », parce que tel est leur prétexte.

Le texte du philosophe nourrit leur propos. S'ils le mâchouillent - ils ont un accent terrible, les bougres - ce n'est pas pour le massacrer mais pour mieux le décortiquer et pousser le spectateur à être complice de leur entreprise de destruction de l'illusion théâtrale. Alors ils sortent tous les accessoires, fausses nourritures, vraies carafes et faux poignards. Ils s'emperruquent, se poudrent, se tirent des bourres, bégayent. Ils jouent au tueur, à l'obsédé sexuel, alors que l'un demande toujours « ça fa ? ».

Dans un délire qui se rit des catastrophes, ce trio tels des Laurel et Hardy qui auraient invité le cousin Gaston Lagaffe ne perd pas de vue Diderot et son «je prétends que c'est la sensibilité qui fait les comédiens médiocres [...] ; le sang-froid et la tête les comédiens sublimes», pour engager une partie de trompe l'œil dont on sort KO d'avoir trop ri.

La Tribune, Jean-Pierre Bourcier, le 4 décembre 2003

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