Intelligences explosives

Ils sont trois, trois issus de collectifs artistiques assez activistes. Trois venus du Nord, avec ce qu'il y a de carnavalesque et d'emporté dans leur culture. Matthias de Koning est néerlandais. Membre fondateur de Discordia, compagnie créée au début des années 80 aux Pays-Bas, il a été le professeur, au conservatoire d'Anvers, des jeunes pousses de tg STAN, ici représentée par Damiaan De Schrijver qui est l'un des fondateurs en 1989. A leurs côtés, le benjamin - quarante ans - Peter Van den Eede de la compagnie De Koe, qui existe elle aussi depuis 89 mais ne comptait à l'origine que Peter et Bas Teeken. Bref, c'est l'école d'Anvers qui est là et l'on reconnaît une vitalité inventive, une verve, une ironie très flamandes. Quelque chose de ravageur, qui s'est élaboré au départ un peu en réaction aux grandes messes des papes de la scène que sont Jan Fabre, Anne-Teresa De Keersmaeker, par exemple.

« du serment de l'écrivain du roi et de diderot » est construit à partir du Paradoxe sur le comédien de Denis Diderot. Les trois amis, unis par une ironique et tonique férocité, mettent littéralement à l'épreuve de la représentation la pensée de l'éditeur de L'Encyclopédie dont chaque spectateur trouve, pliée sur son siège, une reproduction de la planche « Théâtre, machines de théâtre »...

Dans la salle récemment réhabilitée du théâtre de la Bastille, le dispositif est bifrontal. Quatre gradins, avec des chaises de chaque côté et, au milieu, un assemblage de tables de bois, guéridons, ne laissant qu'un très étroit passage au milieu. C'est parti ! Deux heures quinze durant, nos trois énergumènes vont s'occuper à éprouver la résistance des théories de l'auteur du Neveu de Rameau dont on devine bien que quelque chose, ici, s'en inspire aussi. Ne règnent apparemment dès lors que le désordre, le fatras et quelques rares spectateurs peuvent y être réfractaires. « A demain », dit aux saluts, chaleureux, Damiaan De Schrijver, à une dame qui n'a pas ri une seule fois...

Evidemment, rien ici qui puisse évoquer de près ou de loin nos habitudes de raisonnement cartésien ou le bon goût policé de la représentation boîte de dragées du XVIIIèm siècle. Mais quelle vigueur ! Quelle intelligence du théâtre ! L'humour dévastateur de ces trois clowns célestes, puissants et séduisants, fait merveille.

Aussi farfelu soit ce qu'ils entreprennent, tout a un sens. Tout correspond à de la pensée transfigurée en jeu. Tout est d'une drôlerie corrosive. Au fur et à mesure de la représentation, les accessoires sortent des dessous. Bric-à-brac pour spectacle brinquebalant comme l'est la dialectique du réel et de l'illusion, formidable adéquation de la forme et du fond. Talent souverain de trois artistes à fortes personnalités unis en un réjouissant projet qui célèbre le théâtre dans son mystère, sa grâce et sa folie.

Le Figaro, Armelle Héliot, le 1er décembre 2003

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