Joute furieuse entre trois acteurs et Diderot

En 1999, deux comédiens flamands et un hollandais se retrouvaient pour travailler un texte qui ne cesse de tarabuster le théâtre : le Paradoxe sur le comédien , de Denis Diderot. Ils en firent un spectacle, dont le titre est à lui seul une manière d'exploit : vandeneedevandeschrijversvandekoningendiderot . Les voilà à Paris, où ils jouent leur spectacle, en français.

Les 45 lettres du titre flamand, traduites littéralement, sont devenues du serment de l'écrivain du roi et de diderot , soit, tout simplement l'accolade des noms des comédiens : Van den Eede (le serment), De Schrijver (l'écrivain), De Koning (le roi). Que Diderot arrive en dernier et en minuscule n'est pas inconvenant : il est là, au même titre que les acteurs, pour aiguiser le fameux Paradoxe : « C'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais comédiens ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. »

Voilà qui n'est pas du tout du goût des trois comédiens. De quel droit faudrait-il renoncer à la sensibilité pour bien jouer ? Pourquoi donc faudrait-il se contenter d'imiter, comme le préconise Diderot ? « Le serment », « l'écrivain » et « le roi » ont décidé d'affronter le paradoxe en direct, comme on combat un adversaire dans un match de boxe.

Les spectateurs sont assis de chaque côté d'une aire de jeu réduite au minimum et envahie de tables et de chaises qui font penser à la (belle) compression d'un vieux café parisien. D'abord, ils assistent à une mise en forme des acteurs, qui se préparent comme le feraient des clowns débridés ; jets de talc et de victuailles, mains aux fesses (et pas seulement). Puis ils couvrent leurs crânes chauves de perruques, et ils attaquent le plat principal : le texte de Diderot, réduit à quelques propositions qui leur servent de trame.

C'est alors que le spectacle prend toute sa mesure : celle d'un champ de bataille, où le combat se livre au corps-à-corps, à coups de rasades de faux whisky, d'empoignades physiques et féroces, de joutes verbales et d'adresses, au public, qui est pris à parti : à lui de démêler le vrai du faux dans le jeu. Aux comédiens de convaincre que l'acteur ne peut pas être le « mannequin » dont rêvait Diderot.

Et c'est jouissif, comme une partie de dés où chaque lancée remet tout en jeu. Certes, il y a des moments de vacillement. Mais cela même appartient au mouvement d'une pensée qu'on n'a jamais vue aussi incarnée. Il n'y a pas seulement deux thèses qui s'affrontent, dans le spectacle, mais le jeu sur ces thèses : c'est Diderot en trois dimensions, en quelque sorte.

Ce n'est pas tout. Tout persuadés qu'ils soient que le Paradoxe appartient au registre du passé, les acteurs n'en butent pas moins sur un os : en raison de leur virtuosité même, ils en viennent à faire tomber le « quatrième mur » du théâtre, celui qui sépare l'acteur de son public. Et c'est ce que voulait Diderot. Alors, « le serment », « l'écrivain » et « le roi » s'inclinent. Et ils deviennent furieusement émouvants.

Le Monde, Brigitte Salino, le 12 décembre 2003

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