Dingues de Diderot

Des acteurs s'emparent du Paradoxe sur le comédien et le mettent à l'épreuve.

Evidemment, ceux qui viendront au Théâtre de la Bastille juste pour y entendre le Paradoxe sur le comédien de Diderot risquent d'être désarçonnés. Pour commencer, les trois zigotos qui occupent le centre du plateau, sous le regard des spectateurs placés de chaque côté, ne sont pas très ragoûtants. Sans perruques, les crânes rasés, à moitié déshabillés, dans leur loge de théâtre qui tient du capharnaüm, ils se livrent à une série d'exercices préparatoires à grands renforts de toux, de raclements de gorge et de curages de nez. Ils sont assis et, vu leur état, il vaut mieux qu'ils le restent : il est peu probable qu'ils aient carburé au thé avant qu'on arrive. Et encore plus improbable qu'ils puissent articuler trois mots audibles, et pas seulement en raison d'un accent flamand à couper au couteau.

Placer la barre très bas pour sauter très haut : tel est l'épatant défi que lancent les trois comédiens (Peter Van den Eede, Damiaan De Schrijver et Matthias de Koning) rassemblés pour l'occasion. Leurs compagnies (tg STAN à Bruxelles, de Koe à Anvers et Discordia à Amsterdam) explorent depuis des années des territoires où le goût de la dérision n'a d'égal que le souci de réfléchir.

Et leur spectacle est une impressionnante démonstration de savoir-faire théâtral. Le texte de Diderot (la première réflexion sérieuse sur «l'art de l'acteur»), dont ils finissent par livrer des pans entiers, est bien plus qu'un prétexte à rire : l'occasion de tester en direct la validité de ses théories et de repasser en revue les questions fondamentales : qu'est-ce que l'illusion, le vrai, le faux? Qu'est-ce qu'un personnage, une situation? Durant plus de deux heures, le trio réussit un paradoxe dont le postulat - on peut rire en pensant et réciproquement - n'est pas le plus absurde des hommages que l'on puisse rendre à Diderot.

Libération, René Solis, le 4 décembre 2003

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